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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

percevait par tous les pores l'harmonie qui se dégage de la douceur colossale des choses ; il y avait de la
maternité dans l'infini ; la création est un prodige en plein épanouissement, elle complète son énormité

par sa bonté ; il semblait que l'on sentît quelqu'un d'invisible prendre ces mystérieuses précautions qui

dans le redoutable conflit des êtres protègent les chétifs contre les forts ; en même temps, c'était beau ; la

splendeur égalait la mansuétude. Le paysage, ineffablement assoupi, avait cette moire magnifique que

font sur les prairies et sur les rivières les déplacements de l'ombre et de la clarté ; les fumées montaient

vers les nuages, comme des rêveries vers des visions ; des vols d'oiseaux tourbillonnaient au-dessus de la

Tourgue ; les hirondelles regardaient par les croisées, et avaient l'air de venir voir si les enfants dormaient

bien. Ils étaient gracieusement groupés l'un sur l'autre, immobiles, demi-nus, dans des poses d'amours ;

ils étaient adorables et purs, à eux trois ils n'avaient pas neuf ans, ils faisaient des songes de paradis qui

se reflétaient sur leurs bouches en vagues sourires, Dieu leur parlait peut-être à l'oreille, ils étaient ceux

que toutes les langues humaines appellent les faibles et les bénis, ils étaient les innocents vénérables ;

tout faisait silence comme si le souffle de leurs douces poitrines était l'affaire de l'univers et était écouté

de la création entière, les feuilles ne bruissaient pas, les herbes ne frissonnaient pas ; il semblait que le

vaste monde étoilé retînt sa respiration pour ne point troubler ces trois humbles dormeurs angéliques, et

rien n'était sublime comme l'immense respect de la nature autour de cette petitesse.

Le soleil allait se coucher et touchait presque à l'horizon. Tout à coup, dans cette paix profonde, éclata un
éclair qui sortit de la forêt, puis un bruit farouche. On venait de tirer un coup de canon. Les échos

s'emparèrent de ce bruit et en firent un fracas. Le grondement prolongé de colline en colline fut

monstrueux. Il réveilla Georgette.

Elle souleva un peu sa tête, dressa son petit doigt, écouta et dit :

- Poum!

Le bruit cessa, tout rentra dans le silence, Georgette remit sa tête sur Gros-Alain, et se rendormit.

LIVRE QUATRIEME. LA MERE

I. LA MORT PASSE

Ce soir-là, la mère, qu'on a vue cheminant presque au hasard, avait marché toute la journée. C'était, du
reste, son histoire de tous les jours ; aller devant elle et ne jamais s'arrêter. Car ses sommeils

d'accablement dans le premier coin venu n'étaient pas plus du repos que ce qu'elle mangeait çà et là,

comme les oiseaux picorent, n'était de la nourriture. Elle mangeait et dormait juste autant qu'il fallait

pour ne pas tomber morte.

C'était dans une grange abandonnée qu'elle avait passé la nuit précédente ; les guerres civiles font de ces
masures-là ; elle avait trouvé dans un champ désert quatre murs, une porte ouverte, un peu de paille sous

un reste de toit, et elle s'était couchée sur cette paille et sous ce toit, sentant à travers la paille le

glissement des rats et voyant à travers le toit le lever des astres. Elle avait dormi quelques heures ; puis

s'était réveillée au milieu de la nuit, et remise en route afin de faire le plus de chemin possible avant la

grande chaleur du jour. Pour qui voyage à pied l'été, minuit est plus clément que midi.

Elle suivait de son mieux l'itinéraire sommaire que lui avait indiqué le paysan de Ventortes ; elle allait le
plus possible au couchant. Qui eût été près d'elle l'eût entendue dire sans cesse à demi-voix: - La

Tourgue. - Avec les noms de ses trois enfants, elle ne savait plus guère que ce mot-là.

Tout en marchant, elle songeait. Elle pensait aux aventures qu'elle avait traversées ; elle pensait à tout ce
qu'elle avait souffert, à tout ce qu'elle avait accepté ; aux rencontres, aux indignités, aux conditions faites,

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