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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize
brouillard. On atteignit la Grande-Etaque ; la brume était si épaisse qu'à peine distinguait-on la haute silhouette du Pinacle. On entendit dix heures sonner au clocher de Saint-Ouen, signe que le vent se maintenait vent-arrière. Tout continuait d'aller bien ; la mer devenait plus houleuse à cause du voisinage de la Corbière.
Un peu après dix heures, le comte du Boisberthelot et le chevalier de La Vieuville reconduisirent l'homme aux habits de paysan jusqu'à sa cabine qui était la propre chambre du capitaine. Au moment d'y entrer, il leur dit en baissant la voix:
- Vous le savez, messieurs, le secret importe. Silence jusqu'au moment de l'explosion. Vous seuls connaissez ici mon nom.
- Nous l'emporterons au tombeau, répondit Boisberthelot.
- Quant à moi, repartit le vieillard, fussé-je devant la mort, je ne le dirais pas.
Et il entra dans sa chambre.
III. NOBLESSE ET ROTURE MELEES
Le commandant et le second remontèrent sur le pont et se mirent à marcher côte à côte en causant. Ils parlaient évidemment de leur passager, et voici à peu près le dialogue que le vent dispersait dans les ténèbres.
Boisberthelot grommela à demi-voix à l'oreille de La Vieuville:
- Nous allons voir si c'est un chef.
La Vieuville répondit:
- En attendant, c'est un prince.
- Presque.
- Gentilhomme en France, mais prince en Bretagne.
- Comme les La Trémoille, comme les Rohan.
- Dont il est l'allié.
Boisberthelot reprit:
- En France et dans les carrosses du roi, il est marquis comme je suis comte et comme vous êtes chevalier.
- Ils sont loin les carrosses! s'écria La Vieuville.
Nous en sommes au tombereau.
Il y eut un silence.
Boisberthelot repartit:
- A défaut d'un prince français, on prend un prince breton.
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