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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

Georgette jasait.

Ce qu'un oiseau chante, un enfant le jase. C'est le même hymne. Hymne indistinct, balbutié, profond.
L'enfant a de plus que l'oiseau la sombre destinée humaine devant lui. De là la tristesse des hommes qui

écoutent mêlée à la joie du petit qui chante. Le cantique le plus sublime qu'on puisse entendre sur la terre,

c'est le bégaiement de l'âme humaine sur les lèvres de l'enfance. Ce chuchotement confus d'une pensée

qui n'est encore qu'un instinct contient on ne sait quel appel inconscient à la justice éternelle ; peut-être

est-ce une protestation sur le seuil avant d'entrer ; protestation humble et poignante ; cette ignorance

souriant à l'infini compromet toute la création dans le sort qui sera fait à l'être faible et désarmé. Le

malheur, s'il arrive, sera un abus de confiance.

Le murmure de l'enfant, c'est plus et moins que la parole ; ce ne sont pas des notes, et c'est un chant ; ce
ne sont pas des syllabes, et c'est un langage ; ce murmure a eu son commencement dans le ciel et n'aura

pas sa fin sur la terre ; il est d'avant la naissance, et il continue, c'est une suite. Ce bégaiement se

compose de ce que l'enfant disait quand il était ange et de ce qu'il dira quand il sera homme ; le berceau a

un Hier de même que la tombe a un Demain ; ce demain et cet hier amalgament dans ce gazouillement

obscur leur double inconnu ; et rien ne prouve Dieu, l'éternité, la responsabilité, la dualité du destin,

comme cette ombre formidable dans cette âme rose.

Ce que balbutiait Georgette ne l'attristait pas, car tout son beau visage était un sourire. Sa bouche souriait,
ses yeux souriaient, les fossettes de ses joues souriaient. Il se dégageait de ce sourire une mystérieuse

acceptation du matin. L'âme a foi dans le rayon. Le ciel était bleu, il faisait chaud, il faisait beau. La frêle

créature, sans rien savoir, sans rien connaître, sans rien comprendre, mollement noyée dans la rêverie qui

ne pense pas, se sentait en sûreté dans cette nature, dans ces arbres honnêtes, dans cette verdure sincère,

dans cette campagne pure et paisible, dans ces bruits de nids, de sources, de mouches, de feuilles,

au-dessus desquels resplendissait l'immense innocence du soleil.

Après Georgette, René-Jean, l'aîné, le grand, qui avait quatre ans passés, se réveilla. Il se leva debout,
enjamba virilement son berceau, aperçut son écuelle, trouva cela tout simple, s'assit par terre et

commença à manger sa soupe.

La jaserie de Georgette n'avait pas éveillé Gros-Alain, mais au bruit de la cuiller dans l'écuelle, il se
retourna en sursaut, et ouvrit les yeux. Gros-Alain était celui de trois ans. Il vit son écuelle, il n'avait que

le bras à étendre, il la prit, et, sans sortir de son lit, son écuelle sur ses genoux, sa cuiller au poing, il fit

comme René-Jean, il se mit à manger.

Georgette ne les entendait pas, et les ondulations de sa voix semblaient moduler le bercement d'un rêve.
Ses yeux grands ouverts regardaient en haut, et étaient divins ; quel que soit le plafond ou la voûte qu'un

enfant a au-dessus de sa tête, ce qui se reflète dans ses yeux, c'est le ciel.

Quand René-Jean eut fini, il gratta avec la cuiller le fond de l'écuelle, soupira, et dit avec dignité:

- J'ai mangé ma soupe.

Ceci tira Georgette de sa rêverie.

- Poupoupe, dit-elle.

Et voyant que René-Jean avait mangé et que Gros-Alain mangeait, elle prit l'écuelle de soupe qui était à
côté d'elle, et mangea, non sans porter sa cuiller beaucoup plus souvent à son oreille qu'à sa bouche.

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