bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

considéra attentivement la serrure énorme et terrible, et examina, avec un signe de tête satisfait, la mèche
soufrée qui passait par le trou pratiqué par lui, et était désormais la seule communication entre la tour et

le pont. Cette mèche partait de la chambre ronde, passait sous la porte de fer, entrait sous la voussure,

descendait l'escalier du rez-de-chaussée du pont, serpentait sur les degrés en spirale, rampait sur le

plancher du couloir entresol, et allait aboutir à la mare de goudron sous le tas de fascines sèches.

L'Imânus avait calculé qu'il fallait environ un quart d'heure pour que cette mèche, allumée dans l'intérieur

de la tour, mît le feu à la mare de goudron sous la bibliothèque. Tous ces arrangements pris, et toutes ces

inspections faites, il rapporta la clef de la porte de fer au marquis de Lantenac qui la mit dans sa poche.

Il importait de surveiller tous les mouvements des assiégeants. L'Imânus alla se poster en vedette, sa
trompe de bouvier à la ceinture, dans la guérite de la plate-forme, au haut de la tour. Tout en observant,

un oeil sur la forêt, un oeil sur le plateau, il avait près de lui, dans l'embrasure de la lucarne de la guérite,

une poire à poudre, un sac de toile plein de balles de calibre, et de vieux journaux qu'il déchirait, et il

faisait des cartouches.

Quand le soleil parut, il éclaira dans la forêt huit bataillons, le sabre au côté, la giberne au dos, la
bayonnette au fusil, prêts à l'assaut ; sur le plateau, une batterie de canons, avec caissons, gargousses et

boîtes à mitraille ; dans la forteresse dix-neuf hommes chargeant des tromblons, des mousquets, des

pistolets et des espingoles, et dans les trois berceaux trois enfants endormis.

LIVRE TROISIEME. LE MASSACRE DE SAINT-BARTHELEMY

I

Les enfants se réveillèrent.

Ce fut d'abord la petite.

Un réveil d'enfants, c'est une ouverture de fleurs ; il semble qu'un parfum sorte de ces fraîches âmes.

Georgette, celle de vingt mois, la dernière née des trois, qui tétait encore en mai, souleva sa petite tête, se
dressa sur son séant, regarda ses pieds, et se mit à jaser.

Un rayon du matin était sur son berceau ; il eût été difficile de dire quel était le plus rose, du pied de
Georgette ou de l'aurore.

Les deux autres dormaient encore ; c'est plus lourd, les hommes ; Georgette, gaie et calme, jasait.

René-Jean était brun, Gros-Alain était châtain, Georgette était blonde. Ces nuances des cheveux, d'accord
dans l'enfance avec l'âge, peuvent changer plus tard. René-Jean avait l'air d'un petit Hercule ; il dormait

sur le ventre, avec ses deux poings dans ses yeux. Gros-Alain avait les deux jambes hors de son petit lit.

Tous trois étaient en haillons ; les vêtements que leur avait donnés le bataillon du Bonnet-Rouge s'en
étaient allés en loques ; ce qu'ils avaient sur eux n'était même pas une chemise ; les deux garçons étaient

presque nus, Georgette était affublée d'une guenille qui avait été une jupe et qui n'était plus guère qu'une

brassière. Qui avait soin de ces enfants? on n'eût pu le dire. Pas de mère. Ces sauvages paysans

combattants, qui les traînaient avec eux de forêt en forêt, leur donnaient leur part de soupe. Voilà tout.

Les petits s'en tiraient comme ils pouvaient. Ils avaient tout le monde pour maître et personne pour père.

Mais les haillons des enfants, c'est plein de lumière. Ils étaient charmants.

< page précédente | 167 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.