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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

; et l'entraver pour l'assiégeant, c'eût été l'entraver pour l'assiégé. La défense des places a toujours ainsi
un côté faible.

Le marquis, infatigable, robuste comme un jeune homme, soulevant des poutres, portant des pierres,
donnait l'exemple, mettait la main à la besogne, commandait, aidait, fraternisait, riait avec ce clan féroce,

toujours le seigneur pourtant, haut, familier, élégant, farouche.

Il ne fallait pas lui répliquer. Il disait: Si une moitié de vous se révoltait, je la ferais fusiller par l'autre, et
je défendrais la place avec le reste. Ces choses-là font qu'on adore un chef.

XIV

CE QUE FAIT L'IMANUS - - - - - - - - - -

Pendant que le marquis s'occupait de la brèche et de la tour, l'Imânus s'occupait du pont. Dès le
commencement du siège, l'échelle de sauvetage suspendue transversalement en dehors et au-dessous des

fenêtres du deuxième étage, avait été retirée par ordre du marquis, et placée par l'Imânus dans la salle de

la bibliothèque. C'est peut-être à cette échelle-là que Gauvain voulait suppléer. Les fenêtres du premier

étage entresol, dit salle des gardes, étaient défendues par une triple armature de barreaux de fer scellés

dans la pierre, et l'on ne pouvait ni entrer ni sortir par là.

Il n'y avait point de barreaux aux fenêtres de la bibliothèque, mais elles étaient très hautes.

L'Imânus se fit accompagner de trois hommes, comme lui capables de tout et résolus à tout. Ces hommes
étaient Hoisnard, dit Branche-d'Or, et les deux frères Pique-en-Bois. L'Imânus prit une lanterne sourde,

ouvrit la porte de fer, et visita minutieusement les trois étages du châtelet du pont. Hoisnard

Branche-d'Or était aussi implacable que l'Imânus, ayant eu un frère tué par les républicains.

L'Imânus examina l'étage d'en haut, regorgeant de foin et de paille, et l'étage d'en bas, dans lequel il fit
apporter quelques pots à feu, qu'il ajouta aux tonnes de goudron ; il fit mettre le tas de fascines de

bruyères en contact avec les tonnes de goudron, et il s'assura du bon état de la mèche soufrée dont une

extrémité était dans le pont et l'autre dans la tour. Il répandit sur le plancher, sous les tonnes et sous les

fascines, une mare de goudron où il immergea le bout de la mèche soufrée ; puis il fit placer, dans la salle

de la bibliothèque, entre le rez-de-chaussée où était le goudron et le grenier où était la paille, les trois

berceaux où étaient René-Jean, Gros-Alain et Georgette, plongés dans un profond sommeil. On apporta

les berceaux très doucement pour ne point réveiller les petits.

C'étaient de simples petites crèches de campagne, sorte de corbeilles d'osier très basses qu'on pose à
terre, ce qui permet à l'enfant de sortir du berceau seul et sans aide. Près de chaque berceau, l'Imânus fit

placer une écuelle de soupe avec une cuiller de bois. L'échelle de sauvetage décrochée de ses crampons

avait été déposée sur le plancher, contre le mur ; l'Imânus fit ranger les trois berceaux bout à bout le long

de l'autre mur en regard de l'échelle. Puis, pensant que des courants d'air pouvaient être utiles, il ouvrit

toutes grandes les six fenêtres de la bibliothèque. C'était une nuit d'été, bleue et tiède.

Il envoya les frères Pique-en-Bois ouvrir les fenêtres de l'étage inférieur et de l'étage supérieur ; il avait
remarqué, sur la façade orientale de l'édifice, un grand vieux lierre desséché, couleur d'amadou, qui

couvrait tout un côté du pont du haut en bas et encadrait les fenêtres des trois étages. Il pensa que ce

lierre ne nuirait pas. L'Imânus jeta partout un dernier coup d'oeil ; après quoi, ces quatre hommes

sortirent du châtelet et rentrèrent dans le donjon. L'Imânus referma la lourde porte de fer à double tour,

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