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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize
- Vous dites?...
- La Tourgue.
- Qu'est-ce que c'est que la Tourgue?
- C'est un endroit.
- Est-ce un village? un château? une métairie?
- Je n'y suis jamais allé.
- Est-ce loin?
- Ce n'est pas près.
- De quel côté?
- Du côté de Fougères.
- Par où y va-t-on?
- Vous êtes à Ventortes, dit le paysan, vous laisserez Ernée à gauche et Coxelles à droite, vous passerez par Lorchamps et vous traverserez le Leroux.
Et le paysan leva sa main vers l'occident.
- Toujours devant vous en allant du côté où le soleil se couche.
Avant que le paysan eût baissé son bras, elle était en marche.
Le paysan lui cria:
- Mais prenez garde. On se bat par là.
Elle ne se retourna point pour lui répondre, et continua d'aller en avant.
IX. UNE BASTILLE DE PROVINCE
I. LA TOURGUE
Le voyageur qui, il y a quarante ans, entré dans la forêt de Fougères du côté de Laignelet en ressortait du côté de Parigné, faisait, sur la lisière de cette profonde futaie, une rencontre sinistre. En débouchant du hallier, il avait brusquement devant lui la Tourgue.
Non la Tourgue vivante, mais la Tourgue morte. La Tourgue lézardée, sabordée, balafrée, démantelée. La ruine est à l'édifice ce que le fantôme est à l'homme. Pas de plus lugubre vision que la Tourgue. Ce qu'on avait sous les yeux, c'était une haute tour ronde, toute seule au coin du bois comme un malfaiteur. Cette tour, droite sur un bloc de roche à pic, avait presque l'aspect romain tant elle était correcte et solide, et tant dans cette masse robuste l'idée de la puissance était mêlée à l'idée de la chute. Romaine, elle l'était même un peu, car elle était romane ; commencée au neuvième siècle, elle avait été achevée au douzième, après la troisième croisade. Les impostes à oreillons de ses baies disaient son âge. On approchait, on gravissait l'escarpement, on apercevait une brèche, on se risquait à entrer, on était dedans, c'était vide.
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