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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

- Et les lions, que sont-ils?

Cette réplique fit songer Cimourdain. Il releva la tête et dit: Ces lions-là sont des consciences. Ces
lions-là sont des idées. Ces lions-là sont des principes.

- Ils font la Terreur.

- Un jour, la révolution sera la justification de la Terreur.

- Craignez que la Terreur ne soit la calomnie de la révolution.

Et Gauvain reprit:

- Liberté, Egalité, Fraternité, ce sont des dogmes de paix et d'harmonie. Pourquoi leur donner un aspect
effrayant? Que voulons-nous ? conquérir les peuples à la république universelle. Eh bien, ne leur faisons

pas peur. A quoi bon l'intimidation? Pas plus que les oiseaux, les peuples ne sont attirés par l'épouvantail.

Il ne faut pas faire le mal pour faire le bien. On ne renverse pas le trône pour laisser l'échafaud debout.

Mort aux rois, et vie aux nations. Abattons les couronnes, épargnons les têtes. La révolution, c'est la

concorde, et non l'effroi. Les idées douces sont mal servies par les hommes incléments. Amnistie est pour

moi le plus beau mot de la langue humaine. Je ne veux verser de sang qu'en risquant le mien. Du reste je

ne sais que combattre, et je ne suis qu'un soldat. Mais si l'on ne peut pardonner, cela ne vaut pas la peine

de vaincre. Soyons pendant la bataille les ennemis de nos ennemis, et après la victoire leurs frères.

- Prends garde, répéta Cimourdain pour la troisième fois. Gauvain, tu es pour moi plus que mon fils,
prends garde!

Et il ajouta, pensif:

- Dans des temps comme les nôtres, la pitié peut être une des formes de la trahison.

En entendant parler ces deux hommes, on eût cru entendre le dialogue de l'épée et de la hache.

VIII. DOLOROSA

Cependant la mère cherchait ses petits.

Elle allait devant elle. Comment vivait-elle? Impossible de le dire. Elle ne le savait pas elle-même. Elle
marcha des jours et des nuits ; elle mendia, elle mangea de l'herbe, elle coucha à terre, elle dormit en

plein air, dans les broussailles, sous les étoiles, quelquefois sous la pluie et la bise.

Elle rôdait de village en village, de métairie en métairie, s'informant. Elle s'arrêtait aux seuils. Sa robe
était en haillons. Quelquefois on l'accueillait, quelquefois on la chassait. Quand elle ne pouvait entrer

dans les maisons, elle allait dans les bois.

Elle ne connaissait pas le pays, elle ignorait tout, excepté Siscoignard et la paroisse d'Azé, elle n'avait
point d'itinéraire, elle revenait sur ses pas, recommençait une route déjà parcourue, faisait du chemin

inutile. Elle suivait tantôt le pavé, tantôt l'ornière d'une charrette, tantôt les sentiers dans les taillis. A

cette vie au hasard, elle avait usé ses misérables vêtements. Elle avait marché d'abord avec ses souliers,

puis avec ses pieds nus, puis avec ses pieds sanglants.

Elle allait à travers la guerre, à travers les coups de fusil, sans rien entendre, sans rien voir, sans rien
éviter, cherchant ses enfants. Tout étant en révolte, il n'y avait plus de gendarmes, plus de maires, plus

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