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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

deux coeurs ; le farouche avait sauvé la vie au débonnaire, et il en avait la balafre au visage. Ces deux
hommes incarnaient, l'un la mort, l'autre la vie ; l'un était le principe terrible, l'autre le principe pacifique,

et ils s'aimaient. Problème étrange. Qu'on se figure Oreste miséricordieux et Pylade inclément. Qu'on se

figure Arimane frère d'Ormus.

Ajoutons que celui des deux qu'on appelait " le féroce " était en même temps le plus fraternel des
hommes ; il pansait les blessés, soignait les malades, passait ses jours et ses nuits dans les ambulances et

les hôpitaux, s'attendrissait sur des enfants pieds nus, n'avait rien à lui, donnait tout aux pauvres. Quand

on se battait, il y allait ; il marchait à la tête des colonnes et au plus fort du combat, armé, car il avait à sa

ceinture un sabre et deux pistolets, et désarmé, car jamais on ne l'avait vu tirer son sabre et toucher à ses

pistolets. Il affrontait les coups, et n'en rendait pas. On disait qu'il avait été prêtre.

L'un de ces hommes était Gauvain, l'autre était Cimourdain.

L'amitié était entre les deux hommes, mais la haine était entre les deux principes ; c'était comme une âme
coupée en deux, et partagée ; Gauvain, en effet, avait reçu une moitié de l'âme de Cimourdain, mais la

moitié douce. Il semblait que Gauvain avait eu le rayon blanc, et que Cimourdain avait gardé pour lui ce

qu'on pourrait appeler le rayon noir. De là un désaccord intime. Cette sourde guerre ne pouvait pas ne

point éclater. Un matin la bataille commença.

Cimourdain dit à Gauvain:

- Où en sommes-nous?

Gauvain répondit:

- Vous le savez aussi bien que moi. J'ai dispersé les bandes de Lantenac. Il n'a plus avec lui que quelques
hommes. Le voilà acculé à la forêt de Fougères. Dans huit jours, il sera cerné.

- Et dans quinze jours?

- Il sera pris.

- Et puis?

- Vous avez vu mon affiche?

- Oui. Eh bien?

- Il sera fusillé.

- Encore de la clémence. Il faut qu'il soit guillotiné.

- Moi, dit Gauvain, je suis pour la mort militaire.

- Et moi, répliqua Cimourdain, pour la mort révolutionnaire.

Il regarda Gauvain en face et lui dit:

- Pourquoi as-tu fait mettre en liberté ces religieuses du couvent de Saint-Marc-le-Blanc?

- Je ne fais pas la guerre aux femmes, répondit Gauvain.

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