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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

vous n'avez rien à m'en dire. " Souvent, dans la fièvre, dans l'égarement, dans le délire, elle avait appelé
ses enfants, et elle avait bien vu, car le délire fait ses remarques, que le vieux homme ne lui répondait

pas.

C'est qu'en effet Tellmarch ne savait que lui dire. Ce n'est pas aisé de parler à une mère de ses enfants
perdus. Et puis, que savait-il ? rien. Il savait qu'une mère avait été fusillée, que cette mère avait été

trouvée à terre par lui, que, lorsqu'il l'avait ramassée, c'était à peu près un cadavre, que ce cadavre avait

trois enfants, et que le marquis de Lantenac, après avoir fait fusiller la mère, avait emmené les enfants.

Toutes ses informations s'arrêtaient là. Qu'est-ce que ces enfants étaient devenus? Etaient-ils même

encore vivants? Il savait, pour s'en être informé, qu'il y avait deux garçons et une petite fille, à peine

sevrée. Rien de plus. Il se faisait sur ce groupe infortuné une foule de questions, mais il n'y pouvait

répondre. Les gens du pays qu'il avait interrogés s'étaient bornés à hocher la tête. M. de Lantenac était un

homme dont on ne causait pas volontiers.

On ne parlait pas volontiers de Lantenac et on ne parlait pas volontiers à Tellmarch. Les paysans ont un
genre de soupçon à eux. Ils n'aimaient pas Tellmarch. Tellmarch le Caimand était un homme inquiétant.

Qu'avait-il à regarder toujours le ciel? que faisait-il, et à quoi pensait-il dans ses longues heures

d'immobilité? certes, il était étrange. Dans ce pays en pleine guerre, en pleine conflagration, en pleine

combustion, où tous les hommes n'avaient qu'une affaire, la dévastation, et qu'un travail, le carnage, où

c'était à qui brûlerait une maison, égorgerait une famille, massacrerait un poste, saccagerait un village, où

l'on ne songeait qu'à se tendre des embuscades, qu'à s'attirer dans des pièges, et qu'à s'entre-tuer les uns

les autres, ce solitaire, absorbé dans la nature, comme submergé dans la paix immense des choses,

cueillant des herbes et des plantes, uniquement occupé des fleurs, des oiseaux et des étoiles, était

évidemment dangereux. Visiblement, il n'avait pas sa raison ; il ne s'embusquait derrière aucun buisson,

il ne tirait de coup de fusil à personne. De là une certaine crainte autour de lui.

- Cet homme est fou, disaient les passants.

Tellmarch était plus qu'un homme isolé, c'était un homme évité.

On ne lui faisait point de questions, et on ne lui faisait guère de réponses. Il n'avait donc pu se renseigner
autant qu'il l'aurait voulu. La guerre s'était répandue ailleurs, on était allé se battre plus loin, le marquis

de Lantenac avait disparu de l'horizon, et dans l'état d'esprit où était Tellmarch, pour qu'il s'aperçût de la

guerre, il fallait qu'elle mît le pied sur lui.

Après ce mot, - mes enfants, - Tellmarch avait cessé de sourire, et la mère s'était mise à penser. Que se
passait-il dans cette âme? Elle était comme au fond d'un gouffre. Brusquement elle regarda Tellmarch, et

cria de nouveau et presque avec un accent de colère:

- Mes enfants!

Tellmarch baissa la tête comme un coupable.

Il songeait à ce marquis de Lantenac qui certes ne pensait pas à lui, et qui, probablement, ne savait même
plus qu'il existât. Il s'en rendait compte, il se disait: - Un seigneur, quand c'est dans le danger, ça vous

connaît ; quand c'est dehors, ça ne vous connaît plus.

Et il se demandait: - Mais alors pourquoi ai-je sauvé ce seigneur ?

Et il se répondait: - Parce que c'est un homme.

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