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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

- Vive la République! crièrent les grenadiers.

- C'est dit, fit le sergent.

Et il étendit les deux mains au-dessus de la mère et des enfants.

- Voilà, dit-il, les enfants du bataillon du Bonnet-Rouge.

La vivandière sauta de joie.

- Trois têtes dans un bonnet, cria-t-elle.

Puis elle éclata en sanglots, embrassa éperdument la pauvre veuve et lui dit:

- Comme la petite a déjà l'air gamine!

- Vive la République! répétèrent les soldats.

Et le sergent dit à la mère:

- Venez, citoyenne.

LIVRE DEUXIEME. LA CORVETTE CLAYMORE

I. ANGLETERRE ET FRANCE MELEES

Au printemps de 1793, au moment où la France, attaquée à la fois à toutes ses frontières, avait la
pathétique distraction de la chute des Girondins, voici ce qui se passait dans l'archipel de la Manche.

Un soir, le Ier juin, à Jersey, dans la petite baie déserte de Bonnenuit, une heure environ avant le coucher
du soleil, par un de ces temps brumeux qui sont commodes pour s'enfuir parce qu'ils sont dangereux pour

naviguer, une corvette mettait à la voile.

Ce bâtiment était monté par un équipage français, mais faisait partie de la flottille anglaise placée en
station et comme en sentinelle à la pointe orientale de l'île. Le prince de la Tour-d'Auvergne, qui était de

la maison de Bouillon, commandait la flottille anglaise, et c'était par ses ordres, et pour un service urgent

et spécial, que la corvette en avait été détachée.

Cette corvette, immatriculée à la Trinity-House sous le nom de the Claymore, était en apparence une
corvette de charge, mais en réalité une corvette de guerre. Elle avait la lourde et pacifique allure

marchande ; il ne fallait pas s'y fier pourtant. Elle avait été construite à deux fins, ruse et force ; tromper,

s'il est possible, combattre, s'il est nécessaire. Pour le service qu'elle avait à faire cette nuit-là, le

chargement avait été remplacé dans l'entre-pont par trente caronades de fort calibre. Ces trente caronades,

soit qu'on prévît une tempête, soit plutôt qu'on voulût donner une figure débonnaire au navire, étaient à la

serre, c'est-à-dire fortement amarrées en dedans par de triples chaînes et la volée appuyée aux écoutilles

tamponnées ; rien ne se voyait au dehors ; les sabords étaient aveuglés ; les panneaux étaient fermés ;

c'était comme un masque mis à la corvette. Les corvettes d'ordonnance n'ont de canons que sur le pont ;

celle-ci, faite pour la surprise et l'embûche, était à pont désarmé, et avait été construite de façon à pouvoir

porter, comme on vient de le voir, une batterie d'entre-pont. La Claymore était d'un gabarit massif et

trapu, et pourtant bonne marcheuse ; c'était la coque la plus solide de toute la marine anglaise, et au

combat elle valait presque une frégate, quoiqu'elle n'eût pour mât d'artimon qu'un mâtereau avec une

simple brigantine. Son gouvernail, de forme rare et savante, avait une membrure courbe presque unique

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