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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

La position était tournée. De ce côté-ci il n'y avait pas de retranchement, ceci est l'éternelle imprudence
des constructeurs de barricades, la halle était ouverte, et l'on pouvait entrer sous les piliers où étaient

attelés quelques chariots de bagages prêts à partir. Gauvain et ses dix-neuf hommes avaient devant eux

les cinq mille Vendéens, mais de dos et non de front.

Gauvain parla à voix basse au sergent ; on défit la paille nouée autour des fusils ; les douze grenadiers se
postèrent en bataille derrière l'angle de la ruelle, et les sept tambours, la baguette haute, attendirent.

Les décharges d'artillerie étaient intermittentes. Tout à coup, dans un intervalle entre deux détonations,
Gauvain leva son épée, et d'une voix qui, dans ce silence, sembla un éclat de clairon, il cria:

- Deux cents hommes par la droite, deux cents hommes par la gauche, tout le reste sur le centre!

Les douze coups de fusil partirent et les sept tambours sonnèrent la charge.

Et Gauvain jeta le cri redoutable des bleus:

- A la bayonnette! Fonçons!

L'effet fut inouï.

Toute cette masse paysanne se sentit prise à revers, et s'imagina avoir une nouvelle armée dans le dos. En
même temps, entendant le tambour, la colonne qui tenait le haut de la grande rue et que commandait

Guéchamp s'ébranla, battant la charge de son côté, et se jeta au pas de course sur la barricade ; les

paysans se virent entre deux feux ; la panique est un grossissement, dans la panique un coup de pistolet

fait le bruit d'un coup de canon, toute clameur est fantôme, et l'aboiement d'un chien semble le

rugissement d'un lion. Ajoutons que le paysan prend peur comme le chaume prend feu, et, aussi aisément

qu'un feu de chaume devient incendie, une peur de paysan devient déroute. Ce fut une fuite inexprimable.

En quelques instants la halle fut vide, les gars terrifiés se désagrégèrent, rien à faire pour les officiers,
l'Imânus tua inutilement deux ou trois fuyards, on n'entendait que ce cri: Sauve qui peut! et cette armée, à

travers les rues de la ville comme à travers les trous d'un crible, se dispersa dans la campagne, avec une

rapidité de nuée emportée par l'ouragan.

Les uns s'enfuirent vers Châteauneuf, les autres vers Plerguer, les autres vers Antrain.

Le marquis de Lantenac vit cette déroute. Il encloua de sa main les canons, puis il se retira, le dernier,
lentement et froidement, et il dit: Décidément les paysans ne tiennent pas. Il nous faut les Anglais.

IV. C'EST LA SECONDE FOIS

La victoire était complète.

Gauvain se tourna vers les hommes du bataillon du Bonnet-Rouge, et leur dit:

- Vous êtes douze, mais vous en valez mille.

Un mot du chef, c'était la croix d'honneur de ce temps-là.

Guéchamp, lancé par Gauvain hors de la ville, poursuivit les fuyards et en prit beaucoup.

On alluma des torches et l'on fouilla la ville.

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