bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

- A moi le bataillon du Bonnet-Rouge!

Douze hommes, dont un sergent, sortirent du gros de la troupe.

- Je demande tout le bataillon, dit Gauvain.

- Le voilà, répondit le sergent.

- Vous êtes douze!

- Nous restons douze.

- C'est bien, dit Gauvain.

Ce sergent était le bon et rude troupier Radoub qui avait adopté au nom du bataillon les trois enfants
rencontrés dans le bois de la Saudraie.

Un demi-bataillon seulement, on s'en souvient, avait été exterminé à Herbe-en-Pail, et Radoub avait eu ce
bon hasard de n'en point faire partie.

Un fourgon de fourrage était proche ; Gauvain le montra du doigt au sergent.

- Sergent, faites faire à vos hommes des liens de paille, et qu'on torde cette paille autour des fusils pour
qu'on n'entende pas de bruit s'ils s'entrechoquent. Une minute s'écoula, l'ordre fut exécuté, en silence et

dans l'obscurité.

- C'est fait, dit le sergent.

- Soldats, ôtez vos souliers, reprit Gauvain.

- Nous n'en avons pas, dit le sergent.

Cela faisait, avec les sept tambours, dix-neuf hommes ; Gauvain était le vingtième.

Il cria:

- Sur une seule file. Suivez-moi. Les tambours derrière moi. Le bataillon ensuite. Sergent, vous
commanderez le bataillon.

Il prit la tête de la colonne, et, pendant que la canonnade continuait des deux côtés, ces vingt hommes,
glissant comme des ombres, s'enfoncèrent dans les ruelles désertes.

Ils marchèrent quelque temps de la sorte serpentant le long des maisons. Tout semblait mort dans la ville
; les bourgeois s'étaient blottis dans les caves. Pas une porte qui ne fût barrée, pas un volet qui ne fût

fermé. De lumière nulle part.

La grande rue faisait dans ce silence un fracas furieux ; le combat au canon continuait ; la batterie
républicaine et la barricade royaliste se crachaient toute leur mitraille avec rage.

Après vingt minutes de marche tortueuse, Gauvain, qui dans cette obscurité cheminait avec certitude,
arriva à l'extrémité d'une ruelle d'où l'on rentrait dans la grande rue ; seulement on était de l'autre côté de

la halle.

< page précédente | 137 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.