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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

la marque de son pied sinistre. Dans la Vendée, les autres étaient les sauvages, Gouge-le-Bruant était le
barbare. C'était une espèce de cacique, tatoué de croix-de-par-Dieu et de fleurs-de-lys ; il avait sur sa face

la lueur hideuse, et presque surnaturelle, d'une âme à laquelle ne ressemblait aucun autre âme humaine. Il

était infernalement brave dans le combat, ensuite atroce. C'était un coeur plein d'aboutissements tortueux,

porté à tous les dévouements, enclin à toutes les fureurs. Raisonnait-il? Oui, mais comme les serpents

rampent ; en spirale. Il partait de l'héroïsme pour arriver à l'assassinat. Il était impossible de deviner d'où

lui venaient ses résolutions, parfois grandioses à force d'être monstrueuses. Il était capable de tous les

inattendus horribles. Il avait la férocité épique.

De là ce surnom difforme, l'Imânus.

Le marquis de Lantenac avait confiance en sa cruauté.

Cruauté, c'était juste, l'Imânus y excellait ; mais en stratégie et en tactique, il était moins supérieur, et
peut-être le marquis avait-il tort d'en faire son sergent de bataille. Quoi qu'il en soit, il laissa derrière lui

l'Imânus avec charge de le remplacer et de veiller à tout.

Gouge-le-Bruant, homme plus guerrier que militaire, était plus propre à égorger un clan qu'à garder une
ville. Pourtant il posa des grand'gardes.

Le soir venu, comme le marquis de Lantenac, après avoir reconnu l'emplacement de la batterie projetée,
s'en retournait vers Dol, tout à coup, il entendit le canon. Il regarda. Une fumée rouge s'élevait de la

grande rue. Il y avait surprise, irruption, assaut ; on se battait dans la ville.

Bien que difficile à étonner, il fut stupéfait. Il ne s'attendait à rien de pareil. Qui cela pouvait-il être?
Evidemment ce n'était pas Gauvain. On n'attaque pas à un contre quatre. Etait-ce Léchelle? Mais alors

quelle marche forcée! Léchelle était improbable, Gauvain impossible.

Lantenac poussa son cheval ; chemin faisant il rencontra des habitants qui s'enfuyaient ; il les questionna,
ils étaient fous de peur ; ils criaient: Les bleus! les bleus! et quand il arriva, la situation était mauvaise.

Voici ce qui s'était passé.

III. PETITES ARMEES ET GRANDES BATAILLES

En arrivant à Dol, les paysans, on vient de le voir, s'étaient dispersés dans la ville, chacun faisant à sa
guise, comme cela arrive quand " on obéit d'amitié ", c'était le mot des Vendéens. Genre d'obéissance qui

fait des héros, mais non des troupiers. Ils avaient garé leur artillerie avec les bagages sous les voûtes de la

vieille halle, et, las, buvant, mangeant, " chapelettant ", ils s'étaient couchés pêle-mêle en travers de la

grande rue, plutôt encombrée que gardée. Comme la nuit tombait, la plupart s'endormirent, la tête sur

leurs sacs, quelques-uns ayant leur femme à côté d'eux ; car souvent les paysannes suivaient les paysans ;

en Vendée, les femmes grosses servaient d'espions. C'était une douce nuit de juillet ; les constellations

resplendissaient dans le profond bleu noir du ciel. Tout ce bivouac, qui était plutôt une halte de caravane

qu'un campement d'armée, se mit à sommeiller paisiblement. Tout à coup, à la lueur du crépuscule, ceux

qui n'avaient pas encore fermé les yeux virent trois pièces de canon braquées à l'entrée de la grande rue.

C'était Gauvain. Il avait surpris les grand'gardes, il était dans la ville, et il tenait avec sa colonne la tête de
la rue.

Un paysan se dressa, cria qui vive? et lâcha son coup de fusil, un coup de canon répliqua. Puis une

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