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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

et Hirel-le-Vivier. Vous laissez Dol au sud et Cancale au nord. Citoyen, au bout de la rue, vous allez
trouver l'embranchement des deux routes ; celle de Dol est à gauche, celle de Saint-Georges de

Brehaigne est à droite. Ecoutez-moi bien, si vous allez par Dol, vous tombez dans le massacre. C'est

pourquoi ne prenez pas à gauche, prenez à droite.

- Merci, dit le voyageur.

Et il piqua son cheval.

L'obscurité s'était faite, il s'enfonça dans la nuit.

L'aubergiste le perdit de vue.

Quand le voyageur fut au bout de la rue à l'embranchement des deux chemins, il entendit la voix de
l'aubergiste qui lui criait de loin:

- Prenez à droite!

Il prit à gauche.

II. DOL

Dol, ville espagnole de France en Bretagne, ainsi la qualifient les cartulaires, n'est pas une ville, c'est une
rue. Grande vieille rue gothique, toute bordée à droite et à gauche de maisons à piliers, point alignées, qui

font des caps et des coudes dans la rue, d'ailleurs très large. Le reste de la ville n'est qu'un réseau de

ruelles se rattachant à cette grande rue diamétrale et y aboutissant comme des ruisseaux à une rivière. La

ville, sans portes ni murailles, ouverte, dominée par le Mont-Dol, ne pourrait soutenir un siège ; mais la

rue en peut soutenir un. Les promontoires de maisons qu'on y voyait encore il y a cinquante ans, et les

deux galeries sous piliers qui la bordent en faisaient un lieu de combat très solide et très résistant. Autant

de maisons, autant de forteresses ; et il fallait enlever l'une après l'autre. La vieille halle était à peu près

au milieu de la rue.

L'aubergiste de la Croix-Branchard avait dit vrai, une mêlée forcenée emplissait Dol au moment où il
parlait. Un duel nocturne entre les blancs arrivés le matin et les bleus survenus le soir avait brusquement

éclaté dans la ville. Les forces étaient inégales, les blancs étaient six mille, les bleus étaient quinze cents,

mais il y avait égalité d'acharnement. Chose remarquable, c'étaient les quinze cents qui avaient attaqué

les six mille.

D'un côté une cohue, de l'autre une phalange. D'un côté six mille paysans, avec des coeurs-de-Jésus sur
leurs vestes de cuir, des rubans blancs à leurs chapeaux ronds, des devises chrétiennes sur leurs

brassards, des chapelets à leurs ceinturons, ayant plus de fourches que de sabres et des carabines sans

bayonnettes, traînant des canons attelés de cordes, mal équipés, mal disciplinés, mal armés, mais

frénétiques. De l'autre quinze cents soldats avec le tricorne à cocarde tricolore, l'habit à grandes basques

et à grands revers, le baudrier croisé, le briquet à poignée de cuivre et le fusil à longue bayonnette,

dressés, alignés, dociles et farouches, sachant obéir en gens qui sauraient commander, volontaires eux

aussi, mais volontaires de la patrie, en haillons du reste, et sans souliers ; pour la monarchie, des paysans

paladins, pour la révolution, des héros va-nu-pieds ; et chacune des deux troupes ayant pour âme son chef

; les royalistes un vieillard, les républicains un jeune homme. D'un côté Lantenac, de l'autre Gauvain.

La révolution, à côté des jeunes figures gigantesques, telles que Danton, Saint-Just, et Robespierre, a les

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