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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

La Rochejaquelein n'est qu'Achille, Jean Chouan est Protée.

La Vendée a avorté. D'autres révoltes ont réussi, la Suisse par exemple. Il y a cette différence entre
l'insurgé de montagne comme le Suisse et l'insurgé de forêt comme le Vendéen, que, presque toujours,

fatale influence du milieu, l'un se bat pour un idéal, et l'autre pour des préjugés. L'un plane, l'autre rampe.

L'un combat pour l'humanité, l'autre pour la solitude ; l'un veut la liberté, l'autre veut l'isolement ; l'un

défend la commune, l'autre la paroisse. Communes! communes! criaient les héros de Morat. L'un a

affaire aux précipices, l'autre aux fondrières ; l'un est l'homme des torrents et des écumes, l'autre est

l'homme des flaques stagnantes d'où sort la fièvre ; l'un a sur la tête l'azur, l'autre une broussaille ; l'un est

sur une cime, l'autre est dans une ombre.

L'éducation n'est point la même, faite par les sommets ou par les bas-fonds.

La montagne est une citadelle, la forêt est une embuscade ; l'une inspire l'audace, l'autre le piège.
L'antiquité plaçait les dieux sur les faîtes et les satyres dans les halliers. Le satyre c'est le sauvage ;

demi-homme, demi-bête. Les pays libres ont des Apennins, des Alpes, des Pyrénées, un Olympe. Le

Parnasse est un mont. Le mont Blanc était le colossal auxiliaire de Guillaume Tell ; au fond et au-dessus

des immenses luttes des esprits contre la nuit qui emplissent les poëmes de l'Inde, on aperçoit l'Himalaya.

La Grèce, l'Espagne, l'Italie, l'Helvétie, ont pour figure la montagne ; la Cimmérie, Germanie ou

Bretagne, a le bois. La forêt est barbare.

La configuration du sol conseille à l'homme beaucoup d'actions. Elle est complice, plus qu'on ne croit. En
présence de certains paysages féroces, on est tenté d'exonérer l'homme et d'incriminer la création ; on

sent une sourde provocation de la nature ; le désert est parfois malsain à la conscience, surtout à la

conscience peu éclairée ; la conscience peut être géante, cela fait Socrate et Jésus ; elle peut être naine,

cela fait Atrée et Judas. La conscience petite est vite reptile ; les futaies crépusculaires, les ronces, les

épines, les marais sous les branches, sont une fatale fréquentation pour elle ; elle subit là la mystérieuse

infiltration des persuasions mauvaises. Les illusions d'optique, les mirages inexpliqués, les effarements

d'heure ou de lieu, jettent l'homme dans cette sorte d'effroi, demi-religieux, demi-bestial, qui engendre,

en temps ordinaires, la superstition, et dans les époques violentes, la brutalité. Les hallucinations tiennent

la torche qui éclaire le chemin du meurtre. Il y a du vertige dans le brigand. La prodigieuse nature a un

double sens qui éblouit les grands esprits et aveugle les âmes fauves. Quand l'homme est ignorant, quand

le désert est visionnaire, l'obscurité de la solitude s'ajoute à l'obscurité de l'intelligence ; de là dans

l'homme des ouvertures d'abîmes. De certains rochers, de certains ravins, de certains taillis, de certaines

claires-voies farouches du soir à travers les arbres, poussent l'homme aux actions folles et atroces. On

pourrait presque dire qu'il y a des lieux scélérats.

Que de choses tragiques a vues la sombre colline qui est entre Baignon et Plélan.

Les vastes horizons conduisent l'âme aux idées générales ; les horizons circonscrits engendrent les idées
partielles ; ce qui condamne quelquefois de grands coeurs à être de petits esprits: témoin Jean Chouan.

Les idées générales haïes par les idées partielles, c'est là la lutte même du progrès.

Pays, Patrie, ces deux mots résument toute la guerre de Vendée ; querelle de l'idée locale contre l'idée
universelle ; paysans contre patriotes.

VII. LA VENDEE A FINI LA BRETAGNE

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