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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

sur les républicains gisant hors de combat ; morts, dit-elle ; blessés peut-être. Quelquefois les hommes
trahirent, les femmes jamais. Mademoiselle Fleury, du Théâtre-Français, passa de La Rouarie à Marat,

mais par amour. Les capitaines étaient souvent aussi ignorants que les soldats ; M. de Sapinaud ne savait

pas l'orthographe ; il écrivait: " nous orions de notre cauté ". Les chefs s'entre-haïssaient ; les capitaines

du Marais criaient: A bas ceux du pays haut! Leur cavalerie était peu nombreuse et difficile à former.

Puysaye écrit: Tel homme qui me donne gaiement ses deux fils devient froid si je lui demande un de ses

chevaux. Fertes, fourches, faulx, fusils vieux et neufs, couteaux de braconnage, broches, gourdins ferrés

et cloutés, c'étaient là leurs armes ; quelques-uns portaient en sautoir une croix faite de deux os de mort.

Ils attaquaient à grands cris, surgissaient subitement de partout, des bois, des collines, des cépées, des

chemins creux, s'égaillaient, c'est-à-dire faisaient le croissant, tuaient, exterminaient, foudroyaient, et se

dissipaient. Quand ils traversaient un bourg républicain, ils coupaient l'Arbre de la Liberté, le brûlaient et

dansaient en rond autour du feu. Toutes leurs allures étaient nocturnes. Règle du Vendéen: être toujours

inattendu. Ils faisaient quinze lieues en silence, sans courber une herbe sur leur passage. Le soir venu,

après avoir fixé, entre chefs et en conseil de guerre, le lieu où le lendemain matin ils surprendraient les

postes républicains, ils chargeaient leurs fusils, marmottaient leur prière, ôtaient leurs sabots et filaient en

longues colonnes, à travers les bois, pieds nus sur la bruyère et sur la mousse, sans un bruit, sans un mot,

sans un souffle.

Marche de chats dans les ténèbres.

VI. L'AME DE LA TERRE PASSE DANS L'HOMME

La Vendée insurgée ne peut être évaluée à moins de cinq cent mille hommes, femmes et enfants. Un
demi-million de combattants, c'est le chiffre donné par Tuffin de La Rouarie.

Les fédéralistes aidaient ; la Vendée eut pour complice la Gironde. La Lozère envoyait au Bocage trente
mille hommes. Huit départements se coalisaient, cinq en Bretagne, trois en Normandie. Evreux, qui

fraternisait avec Caen, se faisait représenter dans la rébellion par Chaumont, son maire, et Gardembas,

notable. Buzot, Gorsas et Barbaroux à Caen, Brissot à Moulins, Chassan à Lyon, Rabaut-Saint-Étienne à

Nismes, Meillan et Duchâtel en Bretagne, toutes ces bouches soufflaient sur la fournaise.

Il y a eu deux Vendées ; la grande qui faisait la guerre des forêts, la petite qui faisait la guerre des
buissons ; là est la nuance qui sépare Charette de Jean Chouan. La petite Vendée était naïve, la grande

était corrompue ; la petite valait mieux. Charette fut fait marquis, lieutenant-général des armées du roi, et

grand-croix de Saint-Louis ; Jean Chouan resta Jean Chouan. Charette confine au bandit, Jean Chouan au

paladin.

Quant à ces chefs magnanimes, Bonchamps, Lescure, La Rochejaquelein, ils se trompèrent. La grande
armée catholique a été un effort insensé ; le désastre devait suivre ; se figure-t-on une tempête paysanne

attaquant Paris, une coalition de villages assiégeant le Panthéon, une meute de noëls et d'oremus aboyant

autour de la Marseillaise, la cohue des sabots se ruant sur la légion des esprits? Le Mans et Savenay

châtièrent cette folie. Passer la Loire était impossible à la Vendée. Elle pouvait tout, excepté cette

enjambée. La guerre civile ne conquiert point. Passer le Rhin complète César et augmente Napoléon ;

passer la Loire tue La Rochejaquelein.

La vraie Vendée, c'est la Vendée chez elle ; là elle est plus qu'invulnérable, elle est insaisissable. Le
Vendéen chez lui est contrebandier, laboureur, soldat, pâtre, braconnier, franc-tireur, chevrier, sonneur de

cloches, paysan, espion, assassin, sacristain, bête des bois.

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