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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize
les paysans laissèrent derrière eux sur le champ de bataille déshonoré trente-deux canons aux armes d'Angleterre. L'Angleterre alors payait les princes français, et l'on envoyait " des fonds à monseigneur, écrivait Nantiat le 10 mai 1794, parce qu'on a dit à M. Pitt que cela était décent ". Mellinet, dans un rapport du 31 mars, dit: " Le cri des rebelles est vivent les Anglais! " Les paysans s'attardaient à piller. Ces dévots étaient des voleurs. Les sauvages ont des vices. C'est par là que les prend plus tard la civilisation. Puysaye dit, tome II, page 187: " J'ai préservé plusieurs fois le bourg de Plélan du pillage. " Et plus loin, page 434, il se prive d'entrer à Montfort: " Je fis un circuit pour éviter le pillage des maisons des jacobins. " Ils détroussèrent Cholet ; ils mirent à sac Challans. Après avoir manqué Granville, ils pillèrent Ville-Dieu. Ils appelaient masse jacobine ceux des campagnards qui s'étaient ralliés aux bleus, et ils les exterminaient plus que les autres. Ils aimaient le carnage comme des soldats, et le massacre comme des brigands. Fusiller les " patauds ", c'est-à-dire les bourgeois, leur plaisait ; ils appelaient cela " se décarêmer ". A Fontenay, un de leurs prêtres, le curé Barbotin, abattit un vieillard d'un coup de sabre. A Saint-Germain-sur-Ille, un de leurs capitaines, gentilhomme, tua d'un coup de fusil le procureur de la commune et lui prit sa montre. A Machecoul, ils mirent les républicains en coupe réglée, à trente par jour ; cela dura cinq semaines ; chaque chaîne de trente s'appelait " le chapelet ". On adossait la chaîne à une fosse creusée et l'on fusillait ; les fusillés tombaient dans la fosse parfois vivants ; on les enterrait tout de même. Nous avons revu ces moeurs. Joubert, président du district, eut les poings sciés. Ils mettaient aux prisonniers bleus des menottes coupantes, forgées exprès. Ils les assommaient sur les places publiques en sonnant l'hallali. Charette, qui signait: Fraternité ; le chevalier Charette, et qui avait pour coiffure, comme Marat, un mouchoir noué sur les sourcils, brûla la ville de Pornic et les habitants dans les maisons. Pendant ce temps-là, Carrier était épouvantable. La terreur répliquait à la terreur. L'insurgé breton avait presque la figure de l'insurgé grec, veste courte, fusil en bandoulière, jambières, larges braies pareilles à la fustanelle ; le gars ressemblait au klephte. Henri de La Rochejaquelein, à vingt et un ans, partait pour cette guerre avec un bâton et une paire de pistolets. L'armée vendéenne comptait cent cinquante-quatre divisions. Ils faisaient des sièges en règle ; ils tinrent trois jours Bressuire bloquée. Dix mille paysans, un vendredi saint, canonnèrent la ville des Sables à boulets rouges. Il leur arriva de détruire en un seul jour quatorze cantonnements républicains, de Montigné à Courbeveilles. A Thouars, sur la haute muraille, on entendit ce dialogue superbe entre La Rochejaquelein et un gars: - Carle! - Me voilà. - Tes épaules que je monte dessus. - Faites. - Ton fusil. - Prenez. - Et La Rochejaquelein sauta dans la ville, et l'on prit sans échelles ces tours qu'avait assiégées Duguesclin. Ils préféraient une cartouche à un louis d'or. Ils pleuraient quand ils perdaient de vue leur clocher. Fuir leur semblait simple ; alors les chefs criaient : - Jetez vos sabots, gardez vos fusils! Quand les munitions manquaient, ils disaient leur chapelet et allaient prendre de la poudre dans les caissons de l'artillerie républicaine ; plus tard d'Elbée en demanda aux Anglais. Quand l'ennemi approchait, s'ils avaient des blessés, ils les cachaient dans les grands blés ou dans les fougères vierges, et, l'affaire finie, venaient les reprendre. D'uniformes point. Leurs vêtements se délabraient. Paysans et gentilshommes s'habillaient des premiers haillons venus. Roger Mouliniers portait un turban et un dolman pris au magasin de costumes du théâtre de La Flèche ; le chevalier de Beauvilliers avait une robe de procureur et un chapeau de femme par-dessus un bonnet de laine. Tous portaient l'écharpe et la ceinture blanche ; les grades se distinguaient par les noeuds. Stofflet avait un noeud rouge ; La Rochejaquelein avait un noeud noir ; Wimpfen, demi-girondin, qui du reste ne sortit pas de Normandie, portait le brassard des carabots de Caen. Ils avaient dans leurs rangs des femmes, madame de Lescure, qui fut plus tard madame de La Rochejaquelein ; Thérèse de Mollien, maîtresse de La Rouarie, laquelle brûla la liste des chefs de paroisse ; madame de La Rochefoucauld, belle, jeune, le sabre à la main, ralliant les paysans au pied de la grosse tour du château du Puy-Rousseau, et cette Antoinette Adams, dite le chevalier Adams, si vaillante que, prise, on la fusilla, mais debout, par respect. Ce temps épique était cruel. On était des furieux. Madame de Lescure faisait exprès marcher son cheval
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