bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

Il semblait que ce quadrilatère fermé au sud par la ligne des Sables à Thouars, à l'est par la ligne de
Thouars à Saumur et par la rivière de Thoué, au nord par la Loire et à l'ouest par l'Océan, eût un même

appareil nerveux, et qu'un point de ce sol ne pût tressaillir sans que tout s'ébranlât. En un clin d'oeil on

était informé de Noirmoutier à Luçon et le camp de La Loué savait ce que faisait le camp de la

Croix-Morineau. On eût dit que les oiseaux s'en mêlaient. Hoche écrivait, 7 messidor an III: On croirait

qu'ils ont des télégraphes.

C'étaient des clans, comme en Ecosse. Chaque paroisse avait son capitaine. Cette guerre, mon père l'a
faite, et j'en puis parler.

V. LEUR VIE EN GUERRE

Beaucoup n'avaient que des piques. Les bonnes carabines de chasse abondaient. Pas de plus adroits
tireurs que les braconniers du Bocage et les contrebandiers du Loroux. C'étaient des combattants

étranges, affreux et intrépides. Le décret de la levée des trois cent mille hommes avait fait sonner le

tocsin dans six cents villages. Le pétillement de l'incendie éclata sur tous les points à la fois. Le Poitou et

l'Anjou firent explosion le même jour. Disons qu'un premier grondement s'était fait entendre dès 1792, le

8 juillet, un mois avant le 10 août, sur la lande de Kerbader. Alain Redeler, aujourd'hui ignoré, fut le

précurseur de La Rochejaquelein et de Jean Chouan. Les royalistes forçaient, sous peine de mort, tous les

hommes valides à marcher. Ils réquisitionnaient les attelages, les chariots, les vivres. Tout de suite,

Sapinaud eut trois mille soldats, Cathelineau dix mille, Stofflet vingt mille, et Charette fut maître de

Noirmoutier. Le vicomte de Scépeaux remua le Haut-Anjou, le chevalier de Dieuzie

l'Entre-Vilaine-et-Loire, Tristan-l'Hermite le Bas-Maine, le barbier Gaston la ville de Guéménée, et

l'abbé Bernier tout le reste. Pour soulever ces multitudes, peu de chose suffisait. On plaçait dans le

tabernacle d'un curé assermenté, d'un prêtre jureur, comme ils disaient, un gros chat noir qui sautait

brusquement dehors pendant la messe. - C'est le diable! criaient les paysans, et tout un canton

s'insurgeait. Un souffle de feu sortait des confessionnaux. Pour assaillir les bleus et pour franchir les

ravins, ils avaient leur long bâton de quinze pieds de long, la ferte, arme de combat et de fuite. Au plus

fort des mêlées, quand les paysans attaquaient les carrés républicains, s'ils rencontraient sur le champ de

combat une croix ou une chapelle, tous tombaient à genoux et disaient leur prière sous la mitraille ; le

rosaire fini, ceux qui restaient se relevaient et se ruaient sur l'ennemi. Quels géants, hélas! Ils chargeaient

leur fusil en courant ; c'était leur talent. On leur faisait accroire ce qu'on voulait ; les prêtres leur

montraient d'autres prêtres dont ils avaient rougi le cou avec une ficelle serrée, et leur disaient: Ce sont

des guillotinés ressuscités. Ils avaient leurs accès de chevalerie ; ils honorèrent Fesque, un porte-drapeau

républicain qui s'est fait sabrer sans lâcher son drapeau. Ces paysans raillaient ; ils appelaient les prêtres

mariés républicains: des sans-calottes devenus sans-culottes. Ils commencèrent par avoir peur des canons

; puis ils se jetèrent dessus avec des bâtons, et ils en prirent. Ils prirent d'abord un beau canon de bronze

qu'ils baptisèrent le Missionnaire ; puis un autre qui datait des guerres catholiques et où étaient gravées

les armes de Richelieu et une figure de la Vierge ; ils l'appelèrent Marie-Jeanne. Quand ils perdirent

Fontenay ils perdirent Marie-Jeanne, autour de laquelle tombèrent sans broncher six cents paysans ; puis

ils reprirent Fontenay afin de reprendre Marie-Jeanne, et ils la ramenèrent sous le drapeau fleurdelysé en

la couvrant de fleurs et en la faisant baiser aux femmes qui passaient. Mais deux canons, c'était peu.

Stofflet avait pris Marie-Jeanne ; Cathelineau, jaloux, partit de Pin-en-Mange, donna l'assaut à Jallais, et

prit un troisième canon ; Forest attaqua Saint-Florent et en prit un quatrième. Deux autres capitaines,

Chouppes et Saint-Pol, firent mieux ; ils figurèrent des canons par des troncs d'arbres coupés, et des

canonniers par des mannequins, et avec cette artillerie, dont ils riaient vaillamment, ils firent reculer les

bleus à Mareuil. C'était là leur grande époque. Plus tard, quand Chalbos mit en déroute La Marsonnière,

< page précédente | 120 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.