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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

hameau du voisinage au son de la cloche, ne se servant de l'eau que pour boire, ayant sur le dos une veste
de cuir avec des arabesques de soie, inculte et brodé, tatouant ses habits comme ses ancêtres les Celtes

avaient tatoué leurs visages, respectant son maître dans son bourreau, parlant une langue morte, ce qui est

faire habiter une tombe à sa pensée, piquant ses boeufs, aiguisant sa faulx, sarclant son blé noir,

pétrissant sa galette de sarrasin, vénérant sa charrue d'abord, sa grand'mère ensuite, croyant à la sainte

Vierge et à la Dame blanche, dévot à l'autel et aussi à la haute pierre mystérieuse debout au milieu de la

lande, laboureur dans la plaine, pêcheur sur la côte, braconnier dans le hallier, aimant ses rois, ses

seigneurs, ses prêtres, ses poux ; pensif, immobile souvent des heures entières sur la grande grève

déserte, sombre écouteur de la mer.

Et qu'on se demande si cet aveugle pouvait accepter cette clarté.

II. LES HOMMES

Le paysan a deux points d'appui: le champ qui le nourrit, le bois qui le cache.

Ce qu'étaient les forêts bretonnes, on se le figurerait difficilement ; c'étaient des villes. Rien de plus
sourd, de plus muet et de plus sauvage que ces inextricables enchevêtrements d'épines et de branchages ;

ces vastes broussailles étaient des gîtes d'immobilité et de silence ; pas de solitude d'apparence plus

morte et plus sépulcrale ; si l'on eût pu, subitement et d'un seul coup pareil à l'éclair, couper les arbres, on

eût brusquement vu dans cette ombre un fourmillement d'hommes.

Des puits ronds et étroits, masqués au dehors par des couvercles de pierre et de branches, verticaux, puis
horizontaux, s'élargissant sous terre en entonnoir, et aboutissant à des chambres ténébreuses, voilà ce que

Cambyse trouva en Egypte et ce que Westermann trouva en Bretagne ; là c'était dans le désert, ici c'était

dans la forêt ; dans les caves d'Egypte il y avait des morts, dans les caves de Bretagne il y avait des

vivants. Une des plus sauvages clairières du bois de Misdon, toute perforée de galeries et de cellules où

allait et venait un peuple mystérieux, s'appelait " la Grande ville ". Une autre clairière, non moins déserte

en dessus et non moins habitée en dessous, s'appelait " la Place royale ".

Cette vie souterraine était immémoriale en Bretagne. De tout temps l'homme y avait été en fuite devant
l'homme. De là les tanières de reptiles creusées sous les arbres. Cela datait des druides, et quelques-unes

de ces cryptes étaient aussi anciennes que les dolmens. Les larves de la légende et les monstres de

l'histoire, tout avait passé sur ce noir pays, Teutatès, César, Hoël, Néomène, Geoffroy d'Angleterre,

Alain-gant-de-fer, Pierre Mauclerc, la maison française de Blois, la maison anglaise de Montfort, les rois

et les ducs, les neuf barons de Bretagne, les juges des Grands-Jours, les comtes de Nantes querellant les

comtes de Rennes, les routiers, les malandrins, les grandes compagnies, René II, vicomte de Rohan, les

gouverneurs pour le roi, le " bon duc de Chaulnes " branchant les paysans sous les fenêtres de madame

de Sévigné, au quinzième siècle les boucheries seigneuriales, au seizième et au dix-septième siècle les

guerres de religion, au dix-huitième siècle les trente mille chiens dressés à chasser aux hommes ; sous ce

piétinement effroyable le peuple avait pris le parti de disparaître. Tour à tour les troglodytes pour

échapper aux Celtes, les Celtes pour échapper aux Romains, les Bretons pour échapper aux Normands,

les huguenots pour échapper aux catholiques, les contrebandiers pour échapper aux gabelous, s'étaient

réfugiés d'abord dans les forêts, puis sous la terre. Ressource des bêtes. C'est là que la tyrannie réduit les

nations. Depuis deux mille ans, le despotisme sous toutes ses espèces, la conquête, la féodalité, le

fanatisme, le fisc, traquait cette misérable Bretagne éperdue ; sorte de battue inexorable qui ne cessait

sous une forme que pour recommencer sous l'autre. Les hommes se terraient.

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