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Victor Hugo - Notre-Dame de Paris

Dom Claude Frollo n'avait abandonné du reste ni la science, ni l'éducation de son jeune frère, ces deux
occupations de sa vie. Mais avec le temps il s'était mêlé quelque amertume à ces choses si douces. À la

longue, dit Paul Diacre, le meilleur lard rancit. Le petit Jehan Frollo, surnommé du Moulin à cause du

lieu où il avait été nourri, n'avait pas grandi dans la direction que Claude avait voulu lui imprimer. Le

grand frère comptait sur un élève pieux, docile, docte, honorable. Or le petit frère, comme ces jeunes

arbres qui trompent l'effort du jardinier et se tournent opiniâtrement du côté d'où leur viennent l'air et le

soleil, le petit frère ne croissait et ne multipliait, ne poussait de belles branches touffues et luxuriantes

que du côté de la paresse, de l'ignorance et de la débauche. C'était un vrai diable, fort désordonné, ce qui

faisait froncer le sourcil à dom Claude, mais fort drôle et fort subtil, ce qui faisait sourire le grand frère.

Claude l'avait confié à ce même collège de Torchi où il avait passé ses premières années dans l'étude et le

recueillement; et c'était une douleur pour lui que ce sanctuaire autrefois édifié du nom de Frollo en fût

scandalisé aujourd'hui. Il en faisait quelquefois à Jehan de fort sévères et de fort longs sermons, que

celui-ci essuyait intrépidement. Après tout, le jeune vaurien avait bon coeur, comme cela se voit dans

toutes les comédies. Mais, le sermon passé, il n'en reprenait pas moins tranquillement le cours de ses

séditions et de ses énormités. Tantôt c'était un béjaune (on appelait ainsi les nouveaux débarqués à

l'Université) qu'il avait houspillé pour sa bienvenue; tradition précieuse qui s'est soigneusement

perpétuée jusqu'à nos jours. Tantôt il avait donné le branle à une bande d'écoliers, lesquels étaient

classiquement jetés sur un cabaret, quasi classico excitati, puis avaient battu le tavernier " avec bâtons

offensifs ", et joyeusement pillé la taverne jusqu'à effondrer les muids de vin dans la cave. Et puis, c'était

un beau rapport en latin que le sous-moniteur de Torchi apportait piteusement à dom Claude avec cette

douloureuse émargination: Rixa; prima causa vinum optimum potatum. Enfin on disait, horreur dans un

enfant de seize ans, que ses débordements allaient souventes fois jusqu'à la rue de Glatigny.

De tout cela, Claude, contristé et découragé dans ses affections humaines, s'était jeté avec plus
d'emportement dans les bras de la science, cette soeur qui du moins ne vous rit pas au nez et vous paie

toujours, bien qu'en monnaie quelquefois un peu creuse, les soins qu'on lui a rendus. Il devint donc de

plus en plus savant, et en même temps, par une conséquence naturelle, de plus en plus rigide comme

prêtre, de plus en plus triste comme homme. Il y a, pour chacun de nous, de certains parallélismes entre

notre intelligence, nos moeurs et notre caractère, qui se développent sans discontinuité, et ne se rompent

qu'aux grandes perturbations de la vie.

Comme Claude Frollo avait parcouru dès sa jeunesse le cercle presque entier des connaissances
humaines positives, extérieures et licites, force lui fut, à moins de s'arrêter ubi defuit orbis, force lui fut

d'aller plus loin et de chercher d'autres aliments à l'activité insatiable de son intelligence. L'antique

symbole du serpent qui se mord la queue convient surtout à la science. Il paraît que Claude Frollo l'avait

éprouvé. Plusieurs personnes graves affirmaient qu'après, avoir épuisé le tas du savoir humain, il avait

osé pénétrer dans le nefas. Il avait, disait-on, goûté successivement toutes les pommes de l'arbre de

l'intelligence, et, faim ou dégoût, il avait fini par mordre au fruit défendu. Il avait pris place tour à tour,

comme nos lecteurs l'ont vu, aux conférences des théologiens en Sorbonne, aux assemblées des artiens à

l'image Saint-Hilaire, aux disputes des décrétistes à l'image Saint-Martin, aux congrégations des

médecins au bénitier de Notre-Dame, ad cupam Nostrae Dominae; tous les mets permis et approuvés que

ces quatre grandes cuisines, appelées les quatre facultés, pouvaient élaborer et servir à une intelligence, il

les avait dévorés et la satiété lui en était venue avant que sa faim fût apaisée ; alors il avait creusé plus

avant, plus bas, dessous toute cette science finie, matérielle, limitée; il avait risqué peut-être son âme, et

s'était assis dans la caverne à cette table mystérieuse des alchimistes, des astrologues, des hermétiques,

dont Averroès, Guillaume de Paris et Nicolas Flamel tiennent le bout dans le moyen-âge, et qui se

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