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Victor Hugo - Notre-Dame de Paris

besoin d'affections, que la vie sans tendresse et sans amour n'était qu'un rouage sec, criard et déchirant;
seulement il se figura, car il était dans l'âge où les illusions ne sont encore remplacées que par des

illusions, que les affections de sang et de famille étaient les seules nécessaires, et qu'un petit frère à aimer

suffisait pour remplir toute une existence.

Il se jeta donc dans l'amour de son petit Jehan avec la passion d'un caractère déjà profond, ardent,
concentré. Cette pauvre frêle créature, jolie, blonde, rose et frisée, cet orphelin sans autre appui qu'un

orphelin, le remuait jusqu'au fond des entrailles; et, grave penseur qu'il était, il se mit à réfléchir sur

Jehan avec une miséricorde infinie. Il en prit souci et soin comme de quelque chose de très fragile et de

très recommandé. Il fut à l'enfant plus qu'un frère, il lui devint une mère.

Le petit Jehan avait perdu sa mère, qu'il tétait encore. Claude le mit en nourrice. Outre le fief de
Tirechappe, il avait eu en héritage de son père le fief du Moulin, qui relevait de la tour carrée de Gentilly.

C'était un moulin sur une colline, près du château de Winchestre (Bicêtre). Il y avait la meunière qui

nourrissait un bel enfant; ce n'était pas loin de l'Université. Claude lui porta lui-même son petit Jehan.

Dès lors, se sentant un fardeau à traîner, il prit la vie très au sérieux. La pensée de son petit frère devint
non seulement la récréation, mais encore le but de ses études, il résolut de se consacrer tout entier à un

avenir dont il répondait devant Dieu, et de n'avoir jamais d'autre épouse, d'autre enfant que le bonheur et

la fortune de son frère. Il se rattacha donc plus que jamais à sa vocation cléricale. Son mérite, sa science,

sa qualité de vassal immédiat de l'évêque de Paris, lui ouvraient toutes grandes les portes de l'église. À

vingt ans, par dispense spéciale du saint-siège, il était prêtre, et desservait, comme le plus jeune des

chapelains de Notre-Dame, l'autel qu'on appelle, à cause de la messe tardive qui s'y dit, altare pigrorum.

Là, plus que jamais plongé dans ses chers livres qu'il ne quittait que pour courir une heure au fief du
Moulin, ce mélange de savoir et d'austérité, si rare à son âge, l'avait rendu promptement le respect et

l'admiration du cloître. Du cloître, sa réputation de savant avait été au peuple, où elle avait un peu tourné,

chose fréquente alors, au renom de sorcier.

C'est au moment où il revenait, le jour de la Quasimodo, de dire sa messe des paresseux à leur autel, qui
était à côté de la porte du choeur tendant à la nef, à droite, proche l'image de la Vierge, que son attention

avait été éveillée par le groupe de vieilles glapissant autour du lit des enfants-trouvés.

C'est alors qu'il s'était approché de la malheureuse petite créature si haïe et si menacée. Cette détresse,
cette difformité, cet abandon, la pensée de son jeune frère, la chimère qui frappa tout à coup son esprit

que, s'il mourait, son cher petit Jehan pourrait bien aussi, lui, être jeté misérablement sur la planche des

enfants-trouvés, tout cela lui était venu au coeur à la fois, une grande pitié s'était remuée en lui, et il avait

emporté l'enfant.

Quand il tira cet enfant du sac, il le trouva bien difforme en effet. Le pauvre petit diable avait une verrue
sur l'oeil gauche, la tête dans les épaules, la colonne vertébrale arquée, le sternum proéminent, les jambes

torses; mais il paraissait vivace; et quoiqu'il fût impossible de savoir quelle langue il bégayait, son cri

annonçait quelque force et quelque santé. La compassion de Claude s'accrut de cette laideur; et il fit voeu

dans son coeur d'élever cet enfant pour l'amour de son frère, afin que, quelles que fussent dans l'avenir

les fautes du petit Jehan, il eût par devers lui cette charité, faite à son intention. C'était une sorte de

placement de bonnes oeuvres qu'il effectuait sur la tête de son jeune frère; c'était une pacotille de bonnes

actions qu'il voulait lui amasser d'avance, pour le cas où le petit drôle un jour se trouverait à court de

cette monnaie, la seule qui soit reçue au péage du paradis.

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