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Victor Hugo - Notre-Dame de Paris

Toutefois, si admirable que vous semble le Paris d'à présent, refaites le Paris du quinzième siècle,
reconstruisez-le dans votre pensée, regardez le jour à travers cette haie surprenante d'aiguilles, de tours et

de clochers, répandez au milieu de l'immense ville, déchirez à la pointe des îles, plissez aux arches des

ponts la Seine avec ses larges flaques vertes et jaunes, plus changeante qu'une robe de serpent, détachez

nettement sur un horizon d'azur le profil gothique de ce vieux Paris, faites-en flotter le contour dans une

brume d'hiver qui s'accroche à ses nombreuses cheminées; noyez-le dans une nuit profonde, et regardez

le jeu bizarre des ténèbres et des lumières dans ce sombre labyrinthe d'édifices; jetez-y un rayon de lune

qui le dessine vaguement, et fasse sortir du brouillard les grandes têtes des tours; ou reprenez cette noire

silhouette, ravivez d'ombre les mille angles aigus des flèches et des pignons, et faites-la saillir, plus

dentelée qu'une mâchoire de requin, sur le ciel de cuivre du couchant. - Et puis, comparez.

Et si vous voulez recevoir de la vieille ville une impression que la moderne ne saurait plus vous donner,
montez, un matin de grande fête, au soleil levant de Pâques ou de la Pentecôte, montez sur quelque point

élevé d'où vous dominiez la capitale entière, et assistez à l'éveil des carillons. Voyez à un signal parti du

ciel, car c'est le soleil qui le donne, ces mille églises tressaillir à la fois. Ce sont d'abord des tintements

épars, allant d'une église à l'autre, comme lorsque des musiciens s'avertissent qu'on va commencer; puis

tout à coup voyez, car il semble qu'en certains instants l'oreille aussi a sa vue, voyez s'élever au même

moment de chaque clocher comme une colonne de bruit, comme une fumée d'harmonie. D'abord, la

vibration de chaque cloche monte droite, pure et pour ainsi dire isolée des autres, dans le ciel splendide

du matin. Puis, peu à peu, en grossissant elles se fondent, elles se mêlent, elles s'effacent l'une dans

l'autre, elles s'amalgament dans un magnifique concert. Ce n'est plus qu'une masse de vibrations sonores

qui se dégage sans cesse des innombrables clochers, qui flotte, ondule, bondit, tourbillonne sur la ville, et

prolonge bien au delà de l'horizon le cercle assourdissant de ses oscillations. Cependant cette mer

d'harmonie n'est point un chaos. Si grosse et si profonde qu'elle soit, elle n'a point perdu sa transparence.

Vous y voyez serpenter à part chaque groupe de notes qui s'échappe des sonneries; vous y pouvez suivre

le dialogue, tour à tour grave et criard, de la crécelle et du bourdon; vous y voyez sauter les octaves d'un

clocher à l'autre; vous les regardez s'élancer ailées, légères et sifflantes de la cloche d'argent, tomber

cassées et boiteuses de la cloche de bois; vous admirez au milieu d'elles la riche gamme qui descend et

remonte sans cesse les sept cloches de Saint-Eustache; vous voyez courir tout au travers des notes claires

et rapides qui font trois ou quatre zigzags lumineux et s'évanouissent comme des éclairs. Là-bas, c'est

l'abbaye Saint-Martin, chanteuse aigre et fêlée; ici, la voix sinistre et bourrue de la Bastille; à l'autre bout,

la grosse Tour du Louvre, avec sa basse-taille. Le royal carillon du Palais jette sans relâche de tous côtés

des trilles resplendissants sur lesquels tombent à temps égaux les lourdes couppetées du beffroi de

Notre-Dame, qui les font étinceler comme l'enclume sous le marteau. Par intervalles vous voyez passer

des sons de toute forme qui viennent de la triple volée de Saint-Germain-des-Prés. Puis encore de temps

en temps cette masse de bruits sublimes s'entr'ouvre et donne passage à la strette de l'Ave Maria qui

éclate et pétille comme une aigrette d'étoiles. Au-dessous, au plus profond du concert, vous distinguez

confusément le chant intérieur des églises qui transpire à travers les pores vibrants de leurs voûtes. -

Certes, c'est là un opéra qui vaut la peine d'être écouté. D'ordinaire, la rumeur qui s'échappe de Paris le

jour, c'est la ville qui parle; la nuit, c'est la ville qui respire: ici, c'est la ville qui chante. Prêtez donc

l'oreille à ce tutti des clochers, répandez sur l'ensemble le murmure d'un demi-million d'hommes, la

plainte éternelle du fleuve, les souffles infinis du vent, le quatuor grave et lointain des quatre forêts

disposées sur les collines de l'horizon comme d'immenses buffets d'orgue, éteignez-y ainsi que dans une

demi-teinte tout ce que le carillon central aurait de trop rauque et de trop aigu, et dites si vous connaissez

au monde quelque chose de plus riche, de plus joyeux, de plus doré, de plus éblouissant que ce tumulte

de cloches et de sonneries; que cette fournaise de musique; que ces dix mille voix d'airain chantant à la

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