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Victor Hugo - Notre-Dame de Paris

Paris dormait tranquille.

Vus à vol d'oiseau, ces trois bourgs, la Cité, l'Université, la Ville, présentaient chacun à l'oeil un tricot
inextricable de rues bizarrement brouillées. Cependant, au premier aspect, on reconnaissait que ces trois

fragments de cité formaient un seul corps. On voyait tout de suite deux longues rues parallèles sans

rupture, sans perturbation, presque en ligne droite, qui traversaient à la fois les trois villes d'un bout à

l'autre, du midi au nord, perpendiculairement à la Seine, les liaient, les mêlaient, infusaient, versaient,

transvasaient sans relâche le peuple de l'une dans les murs de l'autre, et des trois n'en faisaient qu'une. La

première de ces deux rues allait de la Porte Saint-Jacques à la porte Saint-Martin; elle s'appelait rue

Saint-Jacques dans l'Université, rue de la Juiverie dans la Cité, rue Saint-Martin dans la Ville; elle passait

l'eau deux fois sous le nom de Petit-Pont et de Pont Notre-Dame. La seconde, qui s'appelait rue de la

Harpe sur la rive gauche, rue de la Barillerie dans l'île, rue Saint-Denis sur la rive droite, Pont

Saint-Michel sur un bras de la Seine, Pont-au-Change sur l'autre, allait de la Porte Saint-Michel dans

l'Université à la Porte Saint-Denis dans la Ville. Du reste, sous tant de noms divers, ce n'étaient toujours

que deux rues, mais les deux rues mères, les deux rues génératrices, les deux artères de Paris. Toutes les

autres veines de la triple ville venaient y puiser où s'y dégorger.

Indépendamment de ces deux rues principales, diamétrales, perçant Paris de part en part dans sa largeur,
communes à la capitale entière, la Ville et l'Université avaient chacune leur grande rue particulière, qui

courait dans le sens de leur longueur, parallèlement à la Seine, et en passant coupait à angle droit les

deux rues artérielles. Ainsi dans la Ville on descendait en droite ligne de la Porte Saint-Antoine à la Porte

Saint-Honoré; dans l'Université, de la Porte Saint-Victor à la Porte Saint-Germain. Ces deux grandes

voies, croisées avec les deux premières, formaient le canevas sur lequel reposait, noué et serré en tous

sens, le réseau dédaléen des rues de Paris. Dans le dessin inintelligible de ce réseau on distinguait en

outre, en examinant avec attention, comme deux gerbes élargies l'une dans l'Université, l'autre dans la

Ville, deux trousseaux de grosses rues qui allaient s'épanouissant des ponts aux portes.

Quelque chose de ce plan géométral subsiste encore aujourd'hui.

Maintenant, sous quel aspect cet ensemble se présentait-il vu du haut des tours de Notre-Dame, en 1482?
C'est ce que nous allons tâcher de dire.

Pour le spectateur qui arrivait essoufflé sur ce faîte, c'était d'abord un éblouissement de toits, de
cheminées, de rues, de ponts, de places, de flèches, de clochers. Tout vous prenait aux yeux à la fois, le

pignon taillé, la toiture aiguë, la tourelle suspendue aux angles des murs, la pyramide de pierre du

onzième siècle, l'obélisque d'ardoise du quinzième, la tour ronde et nue du donjon, la tour carrée et

brodée de l'église, le grand, le petit, le massif, l'aérien. Le regard se perdait longtemps à toute profondeur

dans ce labyrinthe, où il n'y avait rien qui n'eût son originalité, sa raison, son génie, sa beauté, rien qui ne

vînt de l'art, depuis la moindre maison à devanture peinte et sculptée, à charpente extérieure, à porte

surbaissée, à étages en surplomb, jusqu'au royal Louvre, qui avait alors une colonnade de tours. Mais

voici les principales masses qu'on distinguait lorsque l'oeil commençait à se faire à ce tumulte d'édifices.

D'abord la Cité. L'île de la Cité, comme dit Sauval, qui à travers son fatras a quelquefois de ces bonnes
fortunes de style, l'île de la Cité est faite comme un grand navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de

l'eau vers le milieu de la Seine. Nous venons d'expliquer qu'au quinzième siècle ce navire était amarré

aux deux rives du fleuve par cinq ponts. Cette forme de vaisseau avait aussi frappé les scribes

héraldiques; car c'est de là, et non du siège des normands, que vient, selon Favyn et Pasquier, le navire

qui blasonne le vieil écusson de Paris. Pour qui sait le déchiffrer, le blason est une algèbre, le blason est

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