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Victor Hugo - Notre-Dame de Paris

peut distinguer sur sa ruine trois sortes de lésions qui toutes trois l'entament à différentes profondeurs : le
temps d'abord, qui a insensiblement ébréché çà et là et rouillé partout sa surface; ensuite, les révolutions

politiques et religieuses, lesquelles, aveugles et colères de leur nature, se sont ruées en tumulte sur lui,

ont déchiré son riche habillement de sculptures et de ciselures, crevé ses rosaces, brisé ses colliers

d'arabesques et de figurines, arraché ses statues, tantôt pour leur mitre, tantôt pour leur couronne; enfin,

les modes, de plus en plus grotesques et sottes, qui depuis les anarchiques et splendides déviations de la

renaissance, se sont succédé dans la décadence nécessaire de l'architecture. Les modes ont fait plus de

mal que les révolutions. Elles ont tranché dans le vif, elles ont attaqué la charpente osseuse de l'art, elles

ont coupé, taillé, désorganisé, tué l'édifice, dans la forme comme dans le symbole, dans sa logique

comme dans sa beauté. Et puis, elles ont refait; prétention que n'avaient eue du moins ni le temps, ni les

révolutions. Elles ont effrontément ajusté, de par le bon goût, sur les blessures de l'architecture gothique,

leurs misérables colifichets d'un jour, leurs rubans de marbre, leurs pompons de métal, véritable lèpre

d'oves, de volutes, d'entournements, de draperies, de guirlandes, de franges, de flammes de pierre, de

nuages de bronze, d'amours replets, de chérubins bouffis, qui commence à dévorer la face de l'art dans

l'oratoire de Catherine de Médicis, et le fait expirer, deux siècles après, tourmenté et grimaçant, dans le

boudoir de la Dubarry.

Ainsi, pour résumer les points que nous venons d'indiquer, trois sortes de ravages défigurant aujourd'hui
l'architecture gothique. Rides et verrues à l'épiderme, c'est l'oeuvre du temps; voies de fait, brutalités,

contusions, fractures, c'est l'oeuvre des révolutions depuis Luther jusqu'à Mirabeau. Mutilations,

amputations, dislocation de la membrure, restaurations, c'est le travail grec, romain et barbare des

professeurs selon Vitruve et Vignole. Cet art magnifique que les vandales avaient produit, les académies

l'ont tué. Aux siècles, aux révolutions qui dévastent du moins avec impartialité et grandeur, est venue

s'adjoindre la nuée des architectes d'école, patentés, jurés et assermentés, dégradant avec le discernement

et le choix du mauvais goût, substituant les chicorées de Louis XV aux dentelles gothiques pour la plus

grande gloire du Parthénon. C'est le coup de pied de l'âne au lion mourant. C'est le vieux chêne qui se

couronne, et qui, pour comble, est piqué, mordu, déchiqueté par les chenilles.

Qu'il y a loin de là à l'époque où Robert Cenalis, comparant Notre-Dame de Paris à ce fameux temple de
Diane à Éphèse, tant réclamé par les anciens païens, qui a immortalisé Érostrate, trouvait la cathédrale

gauloise " plus excellente en longueur, largeur, haulteur et structure "

Notre-Dame de Paris n'est point du reste ce qu'on peut appeler un monument complet, défini, classé. Ce
n'est plus une église romane, ce n'est pas encore une église gothique. Cet édifice n'est pas un type.

Notre-Dame de Paris n'a point, comme l'abbaye de Tournus, la grave et massive carrure, la ronde et large

voûte, la nudité glaciale, la majestueuse simplicité des édifices qui ont le plein cintre pour générateur.

Elle n'est pas, comme la cathédrale de Bourges, le produit magnifique, léger, multiforme, touffu, hérissé,

efflorescent de l'ogive. Impossible de la ranger dans cette antique famille d'églises sombres,

mystérieuses, basses et comme écrasées par le plein cintre; presque égyptiennes au plafond près; toutes

hiéroglyphiques, toutes sacerdotales, toutes symboliques; plus chargées dans leurs ornements de losanges

et de zigzags que de fleurs, de fleurs que d'animaux, d'animaux que d'hommes; oeuvre de l'architecte

moins que de l'évêque; première transformation de l'art, tout empreinte de discipline théocratique et

militaire, qui prend racine dans le bas-empire et s'arrête à Guillaume le Conquérant. Impossible de placer

notre cathédrale dans cette autre famille d'églises hautes, aériennes, riches de vitraux et de sculptures;

aiguës de formes, hardies d'attitudes; communales et bourgeoises comme symboles politiques libres,

capricieuses, effrénées, comme oeuvre d'art; seconde transformation de l'architecture, non plus

hiéroglyphique, immuable et sacerdotale, mais artiste, progressive et populaire, qui commence au retour

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