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Victor Hugo - Notre-Dame de Paris

cet art venu de lui-même, logique et bien proportionné. Mesurer l'orteil du pied, c'est mesurer le géant.

Revenons à la façade de Notre-Dame, telle qu'elle nous apparaît encore à présent, quand nous allons
pieusement admirer la grave et puissante cathédrale, qui terrifie, au dire de ses chroniqueurs: quae mole

sua terrorem incutit spectantibus.

Trois choses importantes manquent aujourd'hui à cette façade. D'abord le degré de onze marches qui
l'exhaussait jadis au-dessus du sol; ensuite la série inférieure de statues qui occupait les niches des trois

portails, et la série supérieure des vingt-huit plus anciens rois de France, qui garnissait la galerie du

premier étage, à partir de Childebert jusqu'à Philippe-Auguste, tenant en main " la pomme impériale ".

Le degré, c'est le temps qui l'a fait disparaître en élevant d'un progrès irrésistible et lent le niveau du sol
de la Cité. Mais, tout en faisant dévorer une à une, par cette marée montante du pavé de Paris, les onze

marches qui ajoutaient à la hauteur majestueuse de l'édifice, le temps a rendu à l'église plus peut-être qu'il

ne lui a ôté, car c'est le temps qui a répandu sur la façade cette sombre couleur des siècles qui fait de la

vieillesse des monuments l'âge de leur beauté.

Mais qui a jeté bas les deux rangs de statues? qui a laissé les niches vides? qui a taillé au beau milieu du
portail central cette ogive neuve et bâtarde? qui a osé y encadrer cette fade et lourde porte de bois sculpté

à la Louis XV à côté des arabesques de Biscornette? Les hommes; les architectes, les artistes de nos

jours.

Et si nous entrons dans l'intérieur de l'édifice, qui a renversé ce colosse de saint Christophe, proverbial
parmi les statues au même titre que la grand'salle du Palais parmi les halles, que la flèche de Strasbourg

parmi les clochers? Et ces myriades de statues qui peuplaient tous les entre-colonnements de la nef et du

choeur, à genoux, en pied, équestres, hommes, femmes, enfants, rois, évêques, gendarmes, en pierre, en

marbre, en or, en argent, en cuivre, en cire même, qui les a brutalement balayées? Ce n'est pas le temps.

Et qui a substitué au vieil autel gothique, splendidement encombré de châsses et de reliquaires ce lourd
sarcophage de marbre à têtes d'anges et à nuages, lequel semble un échantillon dépareillé du

Val-de-Grâce ou des Invalides? Qui a bêtement scellé ce lourd anachronisme de pierre dans le pavé

carlovingien de Hercandus? N'est-ce pas Louis XIV accomplissant le voeu de Louis XIII?

Et qui a mis de froides vitres blanches à la place de ces vitraux " hauts en couleur " qui faisaient hésiter
l'oeil émerveillé de nos pères entre la rose du grand portail et les ogives de l'abside? Et que dirait un

sous-chantre du seizième siècle, en voyant le beau badigeonnage jaune dont nos vandales archevêques

ont barbouillé leur cathédrale? Il se souviendrait que c'était la couleur dont le bourreau brossait les

édifices scélérés; il se rappellerait l'hôtel du Petit-Bourbon, tout englué de jaune aussi pour la trahison du

connétable, " jaune après tout de si bonne trempe, dit Sauval, et si bien recommandé, que plus d'un siècle

n'a pu encore lui faire perdre sa couleur ". Il croirait que le lieu saint est devenu infâme, et s'enfuirait.

Et si nous montons sur la cathédrale, sans nous arrêter à mille barbaries de tout genre, qu'a-t-on fait de ce
charmant petit clocher qui s'appuyait sur le point d'intersection de la croisée, et qui, non moins frêle et

non moins hardi que sa voisine la flèche (détruite aussi) de la Sainte-Chapelle, s'enfonçait dans le ciel

plus avant que les tours, élancé, aigu, sonore, découpé à jour? Un architecte de bon goût (1787) l'a

amputé et a cru qu'il suffisait de masquer la plaie avec ce large emplâtre de plomb qui ressemble au

couvercle d'une marmite.

C'est ainsi que l'art merveilleux du moyen âge a été traité presque en tout pays, surtout en France. On

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