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Victor Hugo - Notre-Dame de Paris

En ce moment, un de ses bracelets se détacha et tomba. Gringoire se baissa vivement pour le ramasser.
Quand il se releva, la jeune fille et la chèvre avaient disparu. Il entendit le bruit d'un verrou. C'était une

petite porte communiquant sans doute à une cellule voisine, qui se fermait en dehors.

- M'a-t-elle au moins laissé un lit? dit notre philosophe.

Il fit le tour de la cellule. Il n'y avait de meuble propre au sommeil qu'un assez long coffre de bois, et
encore le couvercle en était-il sculpté, ce qui procura à Gringoire, quand il s'y étendit, une sensation à

peu près pareille à celle qu'éprouverait Micromégas en se couchant tout de son long sur les Alpes.

- Allons, dit-il en s'y accommodant de son mieux. Il faut se résigner. Mais voilà une étrange nuit de
noces. C'est dommage. Il y avait dans ce mariage à la cruche cassée quelque chose de naïf et

d'antédiluvien qui me plaisait.

LIVRE TROISIÈME

I. NOTRE-DAME

Sans doute c'est encore aujourd'hui un majestueux et sublime édifice que l'église de Notre-Dame de
Paris. Mais, si belle qu'elle se soit conservée en vieillissant, il est difficile de ne pas soupirer, de ne pas

s'indigner devant les dégradations, les mutilations sans nombre que simultanément le temps et les

hommes ont fait subir au vénérable monument, sans respect pour Charlemagne qui en avait posé la

première pierre, pour Philippe-Auguste qui en avait posé la dernière.

Sur la face de cette vieille reine de nos cathédrales, à côté d'une ride on trouve toujours une cicatrice.
Tempus edax, homo edacior. Ce que je traduirais volontiers ainsi: le temps est aveugle, l'homme est

stupide.

Si nous avions le loisir d'examiner une à une avec le lecteur les diverses traces de destruction imprimées
à l'antique église, la part du temps serait la moindre, la pire celle des hommes, surtout des hommes de

l'art. Il faut bien que je dise des hommes de l'art, puisqu'il y a eu des individus qui ont pris la qualité

d'architectes dans les deux siècles derniers.

Et d'abord, pour ne citer que quelques exemples capitaux, il est, à coup sûr, peu de plus belles pages
architecturales que cette façade où, successivement et à la fois, les trois portails creusés en ogive, le

cordon brodé et dentelé des vingt-huit niches royales, l'immense rosace centrale flanquée de ses deux

fenêtres latérales comme le prêtre du diacre et du sous-diacre, la haute et frêle galerie d'arcades à trèfle

qui porte une lourde plate-forme sur ses fines colonnettes, enfin les deux noires et massives tours avec

leurs auvents d'ardoise, parties harmonieuses d'un tout magnifique, superposées en cinq étages

gigantesques, se développent à l'oeil, en foule et sans trouble, avec leurs innombrables détails de

statuaire, de sculpture et de ciselure, ralliés puissamment à la tranquille grandeur de l'ensemble; vaste

symphonie en pierre, pour ainsi dire; oeuvre colossale d'un homme et d'un peuple, tout ensemble une et

complexe comme les Iliades et les Romanceros dont elle est soeur; produit prodigieux de la cotisation de

toutes les forces d'une époque, où sur chaque pierre on voit saillir en cent façons la fantaisie de l'ouvrier

disciplinée par le génie de l'artiste; sorte de création humaine, en un mot, puissante et féconde comme la

création divine dont elle semble avoir dérobé le double caractère: variété, éternité.

Et ce que nous disons ici de la façade, il faut le dire de l'église entière; et ce que nous disons de l'église
cathédrale de Paris, il faut le dire de toutes les églises de la chrétienté au moyen âge. Tout se tient dans

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