bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Notre-Dame de Paris

Elle n'était pas grande, mais elle le semblait, tant sa fine taille s'élançait hardiment. Elle était brune, mais
on devinait que le jour sa peau devait avoir ce beau reflet doré des andalouses et des romaines. Son petit

pied aussi était andalou, car il était tout ensemble à l'étroit et à l'aise dans sa gracieuse chaussure. Elle

dansait, elle tournait, elle tourbillonnait sur un vieux tapis de Perse, jeté négligemment sous ses pieds; et

chaque fois qu'en tournoyant sa rayonnante figure passait devant vous, ses grands yeux noirs vous

jetaient un éclair.

Autour d'elle tous les regards étaient fixes, toutes les bouches ouvertes; et en effet, tandis qu'elle dansait
ainsi, au bourdonnement du tambour de basque que ses deux bras ronds et purs élevaient au-dessus de sa

tête, mince, frêle et vive comme une guêpe, avec son corsage d'or sans pli, sa robe bariolée qui se

gonflait, avec ses épaules nues, ses jambes fines que sa jupe découvrait par moments, ses cheveux noirs,

ses yeux de flamme, c'était une surnaturelle créature.

- En vérité, pensa Gringoire, c'est une salamandre, c'est une nymphe, c'est une déesse, c'est une bacchante
du mont Ménaléen!

En ce moment une des nattes de la chevelure de la " salamandre " se détacha, et une pièce de cuivre jaune
qui y était attachée roula à terre.

- Hé non! dit-il, c'est une bohémienne.

Toute illusion avait disparu.

Elle se remit à danser. Elle prit à terre deux épées dont elle appuya la pointe sur son front et qu'elle fit
tourner dans un sens tandis qu'elle tournait dans l'autre. C'était en effet tout bonnement une bohémienne.

Mais quelque désenchanté que fût Gringoire, l'ensemble de ce tableau n'était pas sans prestige et sans

magie; le feu de joie l'éclairait d'une lumière crue et rouge qui tremblait toute vive sur le cercle des

visages de la foule, sur le front brun de la jeune fille, et au fond de la place jetait un blême reflet mêlé

aux vacillations de leurs ombres, d'un côté sur la vieille façade noire et ridée de la Maison-aux-Piliers, de

l'autre sur les bras de pierre du gibet.

Parmi les mille visages que cette lueur teignait d'écarlate, il y en avait un qui semblait plus encore que
tous les autres absorbé dans la contemplation de la danseuse. C'était une figure d'homme, austère, calme

et sombre. Cet homme, dont le costume était caché par la foule qui l'entourait, ne paraissait pas avoir plus

de trente-cinq ans; cependant il était chauve; à peine avait-il aux tempes quelques touffes de cheveux

rares et déjà gris; son front large et haut commençait à se creuser de rides; mais dans ses yeux enfoncés

éclatait une jeunesse extraordinaire, une vie ardente, une passion profonde. Il les tenait sans cesse

attachés sur la bohémienne, et tandis que la folle jeune fille de seize ans dansait et voltigeait au plaisir de

tous, sa rêverie, à lui, semblait devenir de plus en plus sombre. De temps en temps un sourire et un soupir

se rencontraient sur ses lèvres, mais le sourire était plus douloureux que le soupir.

La jeune fille, essoufflée, s'arrêta enfin, et le peuple l'applaudit avec amour.

- Djali, dit la bohémienne.

Alors Gringoire vit arriver une jolie petite chèvre blanche, alerte, éveillée, lustrée, avec des cornes
dorées, avec des pieds dorés, avec un collier doré, qu'il n'avait pas encore aperçue, et qui était restée

jusque-là accroupie sur un coin du tapis et regardant danser sa maîtresse.

- Djali, dit la danseuse, à votre tour.

< page précédente | 37 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.