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Victor Hugo - Notre-Dame de Paris

acteurs continuaient bravement. Mais ne voilà-t-il pas que maître Coppenole, le chaussetier, se lève tout à
coup, et que Gringoire lui entend prononcer, au milieu de l'attention universelle, cette abominable

harangue:

- Messieurs les bourgeois et hobereaux de Paris, je ne sais, croix-Dieu! pas ce que nous faisons ici. Je
vois bien là-bas dans ce coin, sur ce tréteau, des gens qui ont l'air de vouloir se battre. J'ignore si c'est là

ce que vous appelez un mystère; mais ce n'est pas amusant. Ils se querellent de la langue, et rien de plus.

Voilà un quart d'heure que j'attends le premier coup. Rien ne vient. Ce sont des lâches, qui ne

s'égratignent qu'avec des injures. Il fallait faire venir des lutteurs de Londres ou de Rotterdam; et, à la

bonne heure! vous auriez eu des coups de poing qu'on aurait entendus de la place. Mais ceux-là font pitié.

Ils devraient nous donner au moins une danse morisque, ou quelque autre momerie! Ce n'est pas là ce

qu'on m'avait dit. On m'avait promis une fête des fous, avec élection du pape. Nous avons aussi notre

pape des fous à Gand, et en cela nous ne sommes pas en arrière, croix-Dieu! Mais voici comme nous

faisons. On se rassemble une cohue, comme ici. Puis chacun à son tour va passer sa tête par un trou et

fait une grimace aux autres. Celui qui fait la plus laide, à l'acclamation de tous, est élu pape. Voilà. C'est

fort divertissant. Voulez-vous que nous fassions votre pape à la mode de mon pays? Ce sera toujours

moins fastidieux que d'écouter ces bavards. S'ils veulent venir faire leur grimace à la lucarne, ils seront

du jeu. Qu'en dites-vous, messieurs les bourgeois? Il y a ici un suffisamment grotesque échantillon des

deux sexes pour qu'on rie à la flamande, et nous sommes assez de laids visages pour espérer une belle

grimace.

Gringoire eût voulu répondre. La stupéfaction, la colère, l'indignation lui ôtèrent la parole. D'ailleurs la
motion du chaussetier populaire fut accueillie avec un tel enthousiasme par ces bourgeois flattés d'être

appelés hobereaux, que toute résistance était inutile. Il n'y avait plus qu'à se laisser aller au torrent.

Gringoire cacha son visage de ses deux mains, n'ayant pas le bonheur d'avoir un manteau pour se voiler

la tête comme l'Agamemnon de Timanthe.

V. QUASIMODO

En un clin d'oeil tout fut prêt pour exécuter l'idée de Coppenole. Bourgeois, écoliers et basochiens
s'étaient mis à l'oeuvre. La petite chapelle située en face de la table de marbre fut choisie pour le théâtre

des grimaces. Une vitre brisée à la jolie rosace au-dessus de la porte laissa libre un cercle de pierre par

lequel il fut convenu que les concurrents passeraient la tête. Il suffisait, pour y atteindre, de grimper sur

deux tonneaux, qu'on avait pris je ne sais où et juchés l'un sur l'autre tant bien que mal. Il fut réglé que

chaque candidat, homme ou femme (car on pouvait faire une papesse), pour laisser vierge et entière

l'impression de sa grimace, se couvrirait le visage et se tiendrait caché dans la chapelle jusqu'au moment

de faire apparition. En moins d'un instant la chapelle fut remplie de concurrents, sur lesquels la porte se

referma.

Coppenole de sa place ordonnait tout, dirigeait tout, arrangeait tout. Pendant le brouhaha, le cardinal, non
moins décontenancé que Gringoire, s'était, sous un prétexte d'affaires et de vêpres, retiré avec toute sa

suite, sans que cette foule, que son arrivée avait remuée si vivement, se fût le moindrement émue à son

départ. Guillaume Rym fut le seul qui remarqua la déroute de son éminence. L'attention populaire,

comme le soleil, poursuivait sa révolution; partie d'un bout de la salle, après s'être arrêtée quelque temps

au milieu, elle était maintenant à l'autre bout. La table de marbre, l'estrade de brocart avaient eu leur

moment; c'était le tour de la chapelle de Louis XI. Le champ était désormais libre à toute folie. Il n'y

avait plus que des flamands et de la canaille.

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