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Victor Hugo - Notre-Dame de Paris

de cyclope enflammé des réverbérations de la forge.

On était à cette heure-là.

Vis-à-vis la haute cathédrale rougie par le couchant, sur le balcon de pierre pratiqué au-dessus du porche
d'une riche maison gothique qui faisait l'angle de la place et de la rue du Parvis, quelques belles jeunes

filles riaient et devisaient avec toute sorte de grâce et de folie. À la longueur du voile qui tombait, du

sommet de leur coiffe pointue enroulée de perles, jusqu'à leurs talons, à la finesse de la chemisette brodée

qui couvrait leurs épaules en laissant voir, selon la mode engageante d'alors, la naissance de leurs belles

gorges de vierges, à l'opulence de leurs jupes de dessous, plus précieuses encore que leur surtout

(recherche merveilleuse!), à la gaze, à la soie, au velours dont tout cela était étoffé, et surtout à la

blancheur de leurs mains qui les attestait oisives et paresseuses, il était aisé de deviner de nobles et riches

héritières. C'était en effet damoiselle Fleur-de-Lys de Gondelaurier et ses compagnes, Diane de

Christeuil, Amelotte de Montmichel, Colombe de Gaillefontaine, et la petite de Champchevrier; toutes

filles de bonne maison, réunies en ce moment chez la dame veuve de Gondelaurier, à cause de

monseigneur de Beaujeu et de madame sa femme, qui devaient venir au mois d'avril à Paris, et y choisir

des accompagneresses d'honneur pour madame la Dauphine Marguerite, lorsqu'on l'irait recevoir en

Picardie des mains des flamands. Or, tous les hobereaux de trente lieues à la ronde briguaient cette faveur

pour leurs filles, et bon nombre d'entre eux les avaient déjà amenées ou envoyées à Paris. Celles-ci

avaient été confiées par leurs parents à la garde discrète et vénérable de madame Aloïse de Gondelaurier,

veuve d'un ancien maître des arbalétriers du roi, retirée avec sa fille unique, en sa maison de la place du

parvis Notre-Dame, à Paris.

Le balcon où étaient ces jeunes filles s'ouvrait sur une chambre richement tapissée d'un cuir de Flandre
de couleur fauve imprimé à rinceaux d'or. Les solives qui rayaient parallèlement le plafond amusaient

l'oeil par mille bizarres sculptures peintes et dorées. Sur des bahuts ciselés, de splendides émaux

chatoyaient çà et là; une hure de sanglier en faïence couronnait un dressoir magnifique dont les deux

degrés annonçaient que la maîtresse du logis était femme ou veuve d'un chevalier banneret.. Au fond, à

côté d'une haute cheminée armoriée et blasonnée du haut en bas, était assise, dans un riche fauteuil de

velours rouge, la dame de Gondelaurier, dont les cinquante-cinq ans n'étaient pas moins écrits sur son

vêtement que sur son visage. À côté d'elle se tenait debout un jeune homme d'assez fière mine, quoique

un peu vaine et bravache, un de ces beaux garçons dont toutes les femmes tombent d'accord, bien que les

hommes graves et physionomistes en haussent les épaules. Ce jeune cavalier portait le brillant habit de

capitaine des archers de l'ordonnance du roi, lequel ressemble beaucoup trop au costume de Jupiter, qu'on

a déjà pu admirer au premier livre de cette histoire, pour que nous en fatiguions le lecteur d'une seconde

description.

Les damoiselles étaient assises, partie dans la chambre, partie sur le balcon, les unes sur des carreaux de
velours d'Utrecht à cornières d'or, les autres sur des escabeaux de bois de chêne sculptés à fleurs et à

figures. Chacune d'elles tenait sur ses genoux un pan d'une grande tapisserie à l'aiguille, à laquelle elles

travaillaient en commun, et dont un bon bout traînait sur la natte qui recouvrait le plancher.

Elles causaient entre elles avec cette voix chuchotante et ces demi-rires étouffés d'un conciliabule de
jeunes filles au milieu desquelles il y a un jeune homme. Le jeune homme, dont la présence suffisait pour

mettre en jeu tous ces amours-propres féminins, paraissait, lui, s'en soucier médiocrement; et tandis que

c'était parmi les belles à qui attirerait son attention, il paraissait surtout occupé à fourbir avec son gant de

peau de daim l'ardillon de son ceinturon.

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