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Victor Hugo - Notre-Dame de Paris

Plus tard on fit des mots. On superposa la pierre à la pierre, on accoupla ces syllabes de granit, le verbe
essaya quelques combinaisons. Le dolmen et le cromlech celtes, le tumulus étrusque, le galgal hébreu,

sont des mots. Quelques-uns, le tumulus surtout, sont des noms propres. Quelquefois même, quand on

avait beaucoup de pierre et une vaste plage, on écrivait une phrase. L'immense entassement de Karnac est

déjà une formule tout entière.

Enfin on fit des livres. Les traditions avaient enfanté des symboles, sous lesquels elles disparaissaient
comme le tronc de l'arbre sous son feuillage; tous ces symboles, auxquels l'humanité avait foi, allaient

croissant, se multipliant, se croisant, se compliquant de plus en plus; les premiers monuments ne

suffisaient plus à les contenir; ils en étaient débordés de toutes parts; à peine ces monuments

exprimaient-ils encore la tradition primitive, comme eux simple, nue et gisante sur le sol. Le symbole

avait besoin de s'épanouir dans l'édifice. L'architecture alors se développa avec la pensée humaine; elle

devint géante à mille têtes et à mille bras, et fixa sous une forme éternelle, visible, palpable, tout ce

symbolisme flottant. Tandis que Dédale, qui est la force, mesurait, tandis qu'Orphée, qui est

l'intelligence, chantait, le pilier qui est une lettre, l'arcade qui est une syllabe, la pyramide qui est un mot,

mis en mouvement à la fois par une loi de géométrie et par une loi de poésie, se groupaient, se

combinaient, s'amalgamaient, descendaient, montaient, se juxtaposaient sur le sol, s'étageaient dans le

ciel, jusqu'à ce qu'ils eussent écrit, sous la dictée de l'idée générale d'une époque, ces livres merveilleux

qui étaient aussi de merveilleux édifices; la pagode d'Eklinga, le Rhamseïon d'Égypte, le temple de

Salomon.

L'idée mère, le verbe, n'était pas seulement au fond de tous ces édifices, mais encore dans la forme. Le
temple de Salomon, par exemple, n'était point simplement la reliure du livre saint, il était le livre saint

lui-même. Sur chacune de ses enceintes concentriques les prêtres pouvaient lire le verbe traduit et

manifesté aux yeux, et ils suivaient ainsi ses transformations de sanctuaire en sanctuaire jusqu'à ce qu'ils

le saisissent dans son dernier tabernacle sous sa forme la plus concrète qui était encore de l'architecture:

l'arche. Ainsi le verbe était enfermé dans l'édifice, mais son image était sur son enveloppe comme la

figure humaine sur le cercueil d'une momie.

Et non seulement la forme des édifices mais encore l'emplacement qu'ils se choisissaient révélait la
pensée qu'ils représentaient. Selon que le symbole à exprimer était gracieux ou sombre, la Grèce

couronnait ses montagnes d'un temple harmonieux à l'oeil, l'Inde éventrait les siennes pour y ciseler ces

difformes pagodes souterraines portées par de gigantesques rangées d'éléphants de granit.

Ainsi, durant les six mille premières années du monde, depuis la pagode la plus immémoriale de
l'Hindoustan jusqu'à la cathédrale de Cologne, l'architecture a été la grande écriture du genre humain. Et

cela est tellement vrai que non seulement tout symbole religieux, mais encore toute pensée humaine a sa

page dans ce livre immense et son monument.

Toute civilisation commence par la théocratie et finit par la démocratie. Cette loi de la liberté succédant à
l'unité est écrite dans l'architecture. Car, insistons sur ce point, il ne faut pas croire que la maçonnerie ne

soit puissante qu'à édifier le temple, qu'à exprimer le mythe et le symbolisme sacerdotal, qu'à transcrire

en hiéroglyphes sur ses pages de pierre les tables mystérieuses de la loi. S'il en était ainsi, comme il

arrive dans toute société humaine un moment où le symbole sacré s'use et s'oblitère sous la libre pensée,

où l'homme se dérobe au prêtre, où l'excroissance des philosophies et des systèmes ronge la face de la

religion, l'architecture ne pourrait reproduire ce nouvel état de l'esprit humain, ses feuillets, chargés au

recto, seraient vides au verso, son oeuvre serait tronquée, son livre serait incomplet. Mais non.

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