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Victor Hugo - Les Rayons et les Ombres
Et la voir m'entraîner, dans une morne étreinte, Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas?
" Et s'il est quelque part, dans l'ombre où rien ne veille, Deux amants sous vos fleurs abritant leurs transports, Ne leur irez-vous pas murmurer à l'oreille : - Vous qui vivez, donnez une pensée aux morts!
" Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines, Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds Et les cieux azurés et les lacs et les plaines, Pour y mettre nos coeurs, nos rêves, nos amours!
" Puis il nous les retire. Il souffle notre flamme ; Il plonge dans la nuit l'antre où nous rayonnons ; Et dit à la vallée, où s'imprima notre âme, D'effacer notre trace et d'oublier nos noms.
" Eh bien! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages! Herbe, use notre seuil! ronce, cache nos pas! Chantez, oiseaux! ruisseaux, coulez! croissez, feuillages! Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas.
" Car vous êtes pour nous l'ombre de l'amour même! Vous êtes l'oasis qu'on rencontre en chemin! Vous êtes, ô vallon, la retraite suprême Où nous avons pleuré nous tenant par la main!
" Toutes les passions s'éloignent avec l'âge, L'une emportant son masque et l'autre son couteau, Comme un essaim chantant d'histrions en voyage Dont le groupe décroît derrière le coteau.
"Mais toi, rien ne t'efface, amour! toi qui nous charmes, Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard! Tu nous tiens par la joie, et surtout par les larmes ; Jeune homme on te maudit, on t'adore vieillard.
" Dans ces jours où la tête au poids des ans s'incline, Où l'homme, sans projets, sans but, sans visions, Sent qu'il n'est déjà plus qu'une tombe en ruine Où gisent ses vertus et ses illusions ;
" Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles, Comptant dans notre coeur, qu'enfin la glace atteint, Comme on compte les morts sur un champ de batailles,
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