|
Victor Hugo - Les Rayons et les Ombres
Errez avec la main d'une femme en vos mains ; Contemplez, du milieu de tant de douces choses, Dieu qui se réjouit dans la saison des roses ; Et puis, le soir, au fond d'un coffre vermoulu, Prenez ce vieux Virgile où tant de fois j'ai lu! Cherchez l'ombre, et, tandis que dans la galerie Jase et rit au hasard la folle causerie, Vous, éclairant votre âme aux antiques clartés, Lisez mon doux Virgile, ô Jule, et méditez!
Car les temps sont venus qu'a prédits le poète. Aujourd'hui, dans ces champs, vaste plaine muette, Parfois le laboureur, sur le sillon courbé, Trouve un noir javelot qu'il croit des cieux tombé, Puis heurte pêle-mêle, au fond du sol qu'il fouille, Casques vides, vieux dards qu'amalgame la rouille, Et, rouvrant des tombeaux pleins de débris humains, Pâlit de la grandeur des ossements romains!
IX. À MADEMOISELLE FANNY DE P.
Ô vous que votre âge défend, Riez! tout vous caresse encore. Jouez! chantez! soyez l'enfant! Soyez la fleur ; soyez l'aurore!
Quant au destin, n'y songez pas. Le ciel est noir, la vie est sombre. Hélas! que fait l'homme ici-bas? Un peu de bruit dans beaucoup d'ombre.
Le sort est dur, nous le voyons, Enfant! souvent l'oeil plein de charmes Qui jette le plus de rayons Répand aussi le plus de larmes.
Vous que rien ne vient éprouver, Vous avez tout, joie et délire, L'innocence qui fait rêver, L'ignorance qui fait sourire.
Vous avez, lys sauvé des vents, Coeur occupé d'humbles chimères, Ce calme bonheur des enfants, Pur reflet du bonheur des mères.
|