bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Les Rayons et les Ombres

Jules, votre château, tour vieille et maison neuve,
Se mire dans la Loire, à l'endroit où le fleuve,

Sous Blois, élargissant son splendide bassin,

Comme une mère presse un enfant sur son sein

En lui parlant tout bas d'une voix recueillie,

Serre une île charmante en ses bras qu'il replie.

Vous avez tous les biens que l'homme peut tenir.

Déjà vous souriez, voyant l'été venir,

Et vous écouterez bientôt sous le feuillage

Les rires éclatants qui montent du village.

Vous vivez! avril passe, et voici maintenant

Que mai, le mois d'amour, mai rose et rayonnant,

Mai dont la robe verte est chaque jour plus ample,

Comme un lévite enfant chargé d'orner le temple,

Suspend aux noirs rameaux, qu'il gonfle en les touchant,

Les fleurs d'où sort l'encens, les nids d'où sort le chant.

Et puis vous m'écrivez que votre cheminée
Surcharge en ce moment sa frise blasonnée

D'un tas d'anciens débris autrefois triomphants,

De glaives, de cimiers essayés des enfants,

Qui souillent les doigts blancs de vos belles duchesses ;

Et qu'enfin - et c'est là d'où viennent vos richesses, -

Vos paysans, piquant les boeufs de l'aiguillon,

Ont ouvert un sépulcre en creusant un sillon.

Votre camp de César a subi leur entaille.

Car vous avez à vous tout un champ de bataille,

Et vos durs bûcherons, tout hâlés par le vent,

Du bruit de leur cognée ont troublé bien souvent,

Avec les noirs corbeaux s'enfuyant par volées,

Les ombres des héros à vos chênes mêlées.

Ami, vous le savez, spectateur sérieux,
J'ai rêvé bien des fois dans ces champs glorieux,

Qui, forcés par le soc, eux, vieux témoins des guerres,

À donner des moissons comme des champs vulgaires,

Pareils au roi déchu qui, craignant le réveil,

Revoit sa gloire en songe aux heures du sommeil,

Le jour, laissent marcher le bouvier dans leurs seigles,

Et reçoivent, la nuit, la visite des aigles!

Oh! respectez, enfant d'un siècle où tout se vend,
Rome morte à côté d'un village vivant!

Que votre piété, qui sur tout veut descendre,

Laisse en paix cette terre ou plutôt cette cendre!

Vivez content! dès l'aube, en vos secrets chemins,

< page précédente | 25 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.