|
Victor Hugo - La fin de Satan
L'arbre est vert; j'applaudis la hache qui l'émonde; Des hommes dévorés j'écoute les abois; Chasse, ô Nemrod! - C'est moi qui au glaive: bois! Et j'attise à genoux la guerre, moi l'envie. Les autres êtres sont les vases de la vie, Moi je suis l'urne horrible et vide du néant. Je verse l'ombre. Nain, j'habite le géant; Toutes ses actions composent ma victoire; Il est le bras farouche et je suis l'âme noire. La guerre est. Désormais, dans mille ans, ou demain, Toute guerre sera parmi le genre humain Une flèche de l'arc de Nemrod échappée. O Nemrod, premier roi du règne de l'épée, Va! c'est fait. L'âme humaine est allumée, et rien Ne l'éteindra. L'indou, l'osque, l'assyrien, Ont mordu dans la chair comme Eve dans la pomme. La guerre maintenant ne peut s'arrêter, l'homme Ayant bu du sang d'homme et l'ayant trouvé bon. L'embrasement sans fin naîtra du vil charbon. Mort! l'homme va crouler sur l'homme en avalanche. Mort! l'humanité noire et l'humanité blanche, Les grands et les petits, les tours et les fossés Vont se heurter ainsi que des flots insensés. Temps futurs! lutte, horreur, tas sanglants, foules viles! Chaînes autour des camps, chaînes autour des villes, Marches nocturnes, pas ténébreux, voix dans l'air; Les tentes sur les monts, les voiles sur la mer! O vision! chevaux aux croupes pommelées! O tempêtes de chars et d'escadron! mêlées! Nuages d'hommes, chocs, panaches, éperons! Bouches ivres de bruit soufflant dans des clairons! Les casques d'or; les tours sonnant des funérailles; Des murailles sans fin; d'où sortez-vous, murailles? Des champs dorés changés en gueules de l'enfer; Les hydres légions aux écailles de fer; Des glaives et des yeux tourbillonnant en trombes; La semence des os faisant lever des tombes; L'orgueil aveugle aux chants joyeux, chaque troupeau Promenant son linceul qu'il appelle drapeau; Des vaisseaux se mordant avec des becs difformes, Si bien que la mer glauque et l'onde aux plis énormes, Les gouffres, les écueils, verront l'homme hideux, Et que Léviathan dira: Nous sommes deux! O tumulte profond des siècles dans la haine! Abrutissement fauve et fou! terreur! géhenne! Obscurité! furie à toute heure, en tout lieu!
|