|
Victor Hugo - La fin de Satan
Et les flots monstrueux, décroissant par degrés, Descendirent du haut des monts démesurés. Au-dessus de la terre une voix dit: Clémence! Le crâne décharné de la noyée immense Apparut, et l'horreur éclaira sous les cieux Ce cadavre sans souffle et sans forme et sans yeux, Les rochers, les vallons, et les forêts mouillées Qui pendaient à son front de marbre, échevelées. L'antre, où les noirs arrêts dans l'ombre étaient écrits, Semblait la bouche ouverte encor pleine de cris; Les monts sortaient de l'eau comme une épaule nue. Comme l'onde qui bout dans l'airain diminue, L'océan s'en allait, laissant des lacs amers. Ces quelques flaques d'eau sont aujourd'hui nos mers. Tout ce que le flot perd, la nature le gagne. L'île s'élargissant se changeait en montagne; Les archipels grandis devenaient continents. De son dos monstrueux poussant leurs gonds tournants, Le déluge fermait ses invisibles portes. Les ténèbres dormaient sur les profondeurs mortes, Et laissaient distinguer à peine l'ossement Du monde, que les eaux découvraient lentement. Soudain, réverbérée au vague front des cimes, Une lueur de sang glissa sur les abîmes; On vit à l'horizon lugubrement vermeil Poindre une lune rouge, et c'était le soleil.
Pendant quarante jours et quarante nuits sombres, La mer, laissant à nu d'effroyables décombres, Recula, posant l'arche aux monts près d'Henocha, Puis ce lion, rentré dans l'antre, se coucha.
II Dieu permit au soleil de jeter l'étincelle. Alors un bruit sortit de l'ombre universelle, Le jour se leva, prit son flambeau qui blêmit, Et vint; le vent, clairon de l'aube, se remit A souffler; un frisson courut de plaine en plaine; L'immensité frémit de sentir une haleine, La montagne sourit, l'espace s'éveilla, Et le brin d'herbe au bord des eaux, dit: Me voilà!
Mais tout était hagard, morne et sinistre encore, Et c'est dans un tombeau que se levait l'aurore.
III
|