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Victor Hugo - L'homme qui rit

le cap septentrional. Il existe à cette pointe, un peu en deçà du havre des Corbelets, ce que les marins de
l'archipel normand appellent «un singe». Le singe - swinge - est un courant de l'espèce furieuse.

Un chapelet d'entonnoirs dans les bas-fonds produit dans les vagues un chapelet de tourbillons. Quand

l'un vous lâche, l'autre vous reprend. Un navire, happé par le singe, roule ainsi de spirale en spirale

jusqu'à ce qu'une roche aiguë ouvre la coque. Alors le bâtiment crevé s'arrête, l'arrière sort des vagues,

l'avant plonge, le gouffre achève son tour de roue, l'arrière s'enfonce, et tout se referme. Une flaque

d'écume s'élargit et flotte, et l'on ne voit plus à la surface de la lame que quelques bulles ça et là, venues

des respirations étouffées sous l'eau.

Dans toute la Manche, les trois singes les plus dangereux sont le singe qui avoisine le fameux banc de
sable Girdler Sands, le singe qui est à Jersey entre le Pignonnet et la pointe de Noirmont, et le singe

d'Aurigny.

Un pilote local, qui eût été à bord de la Mututina, eût averti les naufragés de ce nouveau péril. A
défaut de pilote, ils avaient l'instinct; dans les situations extrêmes, il y a une seconde vue. De hautes

torsions d'écume s'envolaient le long de la côte, dans le pillage frénétique du vent. C'était le crachement

du singe. Nombre de barques ont chaviré dans celte embûche. Sans savoir ce qu'il y avait là, ils

approchaient avec horreur.

Comment doubler ce cap? Nul moyen,

De même qu'ils avaient vu surgir les Casquets, puis surgir Ortach, à présent ils voyaient se dresser la
pointe d'Aurigny, toute de haute roche. C'était comme des géants l'un après l'autre. Série de duels

effrayants,

Charybde et Scylla ne sont que deux; les Casquets, Ortach et Aurigny sont trois.

Le même phénomène d'envahissement de l'horizon par l'écueil se reproduisait avec la monotonie
grandiose du gouffre. Les batailles de l'océan ont, comme les combats d'Homère, ce rabâchage sublime.

Chaque lame, à mesure qu'ils approchaient, ajoutait vingt coudées au cap affreusement amplifié dans la
brume. La décroissance d'intervalle semblait de plus en plus irrémédiable. Ils touchaient à la lisière du

singe. Le premier pli qui les saisirait les entraînerait. Encore un flot franchi, tout était fini.

Soudain l'ourque fut repoussée en arrière comme par le coup de poing d'un titan. La houle se cabra sous
le navire et se renversa, rejetant l'épave dans sa crinière d'écume. La Matutina, sous cette

impulsion, s'écarta d'Aurigny.

Elle se retrouva au large.

D'où arrivait ce secours? Du vent.

Le souffle de l'orage venait de se déplacer.

Le flot avait joué d'eux, maintenant c'était le tour du vent, Ils s'étaient dégagés eux-mêmes des Casquets;
mais devant Ortach la houle avait fait la péripétie; devant Aurigny, ce fut la bise, Il y avait eu subitement

une saute du septentrion au midi.

Le suroit avait succédé au noroit.

Le courant, c'est le vent dans l'eau; le vent, c'est le courant dans l'air; ces deux forces venaient de se

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