bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - L'homme qui rit

de l'abîme.

Tous écoutaient, haletants, tantôt cette voix, tantôt cette cloche.

X. LA GRANDE SAUVAGE. C'EST LA TEMPÊTE

Cependant le patron avait saisi son porte-voix.

- Cargate todo, hombres! Débordez les écoutes, halez les cale-bas, affalez les itaques et les
cagues des basses voiles! mordons à l'ouest! reprenons de la mer! le cap sur la bouée! le cap sur la

cloche! il y a du large là-bas. Tout n'est pas désespéré.

- Essayez, dit le docteur.

Disons ici, en passant, que cette bouée à sonnerie, sorte de clocher de la mer, a été supprimée en 1802.
De très vieux navigateurs se souviennent encore de l'avoir entendue. Elle avertissait, mais un peu tard.

L'ordre du patron fut obéi. Le languedocien fit un troisième matelot. Tous aidèrent. On fit mieux que
carguer, on ferla; on sangla tous les rabans, on noua les cargue-points, les cargue-fonds et les

cargue-boulines; on mit des pataras sur les estropes qui purent ainsi servir de haubans de travers; on

jumela le mât; on cloua les mantelets de sabord, ce qui est une façon de murer le navire. La manoeuvre,

quoique exécutée en pantenne, n'en fut pas moins correcte. L'ourque fut ramenée à la simplification de

détresse. Mais à mesure que le bâtiment, serrant tout, s'amoindrissait, le bouleversement de l'air et de

l'eau croissait sur lui. La hauteur des houles atteignait presque la dimension polaire.

L'ouragan, comme un bourreau pressé, se mit à écarteler le navire. Ce fut, en un clin d'oeil, un
arrachement effroyable, les huniers déralingués, le bordage rasé, les dogues d'amures déboîtés, les

haubans saccagés, le mât brisé, tout le fracas du désastre volant en éclats. Les gros cables cédèrent, bien

qu'ils eussent quatre brasses d'étalingure.

La tension magnétique propre aux orages de neige aidait à la rupture des cordages. Ils cassaient autant
sous l'effluve que sous le vent. Diverses chaînes sorties de leurs poulies ne manoeuvraient plus. A l'avant,

les joues, et à l'arrière, les hanches, ployaient sous des pressions à outrance. Une lame emporta la

boussole avec l'habitacle. Une autre lame emporta le canot, amarré en porte-manteau au beaupré, selon la

bizarre coutume asturienne. Une autre lame emporta la vergue civadière. Une autre lame emporta la

Notre-Dame de proue et la cage à feu.

Il ne restait que le gouvernail.

On suppléa au fanal manquant au moyen d'une grosse grenade brûlot pleine d'étoupe flambante et de
goudron allumé, qu'on suspendit à l'étrave.

Le mât, cassé en deux, tout hérissé de haillons frissonnants, de cordes, de moufles et de vergues,
encombrait le pont. En tombant, il avait brisé un pan de la muraille de tribord.

Le patron, toujours à la barre, cria:

- Tant que nous pouvons gouverner, rien n'est perdu. Les oeuvres vives tiennent bon. Des haches! des
haches! Le mât à la mer! dégagez le pont.

Équipage et passagers avaient la fièvre des batailles suprêmes. Ce fut l'affaire de quelques coups de

< page précédente | 64 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.