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Victor Hugo - L'homme qui rit

fait partie de notre mort. Après notre passage terrestre, quand cette ombre sera pour nous de la lumière, la
vie qui est au delà de notre vie nous saisira. En attendant, il semble qu'elle nous tâte. L'obscurité est une

pression. La nuit est une sorte de mainmise sur notre âme. A de certaines heures hideuses et solennelles

nous sentons ce qui est derrière le mur du tombeau empiéter sur nous.

Jamais cette proximité de l'inconnu n'est plus palpable que dans les tempêtes de mer. L'horrible s'y
accroît du fantasque. L'interrupteur possible des aclions humaines, l'antique Assemble-nuages, a là à sa

disposition, pour pétrir l'événement comme bon lui semble, l'élément inconsistant, l'incohérence

illimitée, la force diffuse sans parti pris. Ce mystère, la tempête, accepte et exécute, à chaque instant, on

ne sait quels changements de volonté, apparents ou réels.

Les poètes ont de tout temps appelé cela le caprice des flots.

Mais le caprice n'existe pas.

Les choses déconcertantes que nous nommons, dans la nature, caprice, et, dans la destinée, hasard, sont
des tronçons de loi entrevus.

VIII. NIX ET NOX

Ce qui caractérise la tempête de neige, c'est qu'elle est noire. L'aspect habituel de la nature dans l'orage,
terre ou mer obscure, ciel blême, est renversé; le ciel est noir, l'océan est blanc. En bas écume, en haut

ténèbres. Un horizon muré de fumée, un zénith plafonné de crêpe. La tempête ressemble l'intérieur d'une

cathédrale tendue de deuil. Mais aucun luminaire dans cette cathédrale. Pas de feux Saint-Elme aux

pointes des vagues; pas de flammèches, pas de phosphores; rien qu'une immense ombre. Le cyclone

polaire diffère du cyclone tropical en ceci que l'un allume toutes les lumières et que l'autre les éteint

toutes. Le monde devient subitement une voûte de cave. De cette nuit tombe une poussière de taches

pâles qui hésitent entre ce ciel et cette mer. Ces taches, qui sont les flocons de neige, glissent, errent et

flottent. C'est quelque chose comme les larmes d'un suaire qui se mettraient à vivre et entreraient en

mouvement. A cet ensemencement se mêle une bise forcenée. Une noirceur émiettée en blancheurs, le

furieux dans l'obscur, tout le tumulte dont est capable le sépulcre, un ouragan sous un catafalque, telle est

la tempête de neige.

Dessous tremble l'océan recouvrant de formidables approfondissements inconnus.

Dans le vent polaire, qui est électrique, les flocons se font tout de suite grêlons, et l'air s'emplit de
projectiles. L'eau pétille, mitraillée.

Pas de coups de tonnerre. L'éclair des tourmentes boréales est silencieux. Ce qu'on dit quelquefois du
chat, «il jure», on peut le dire de cet éclair-là. C'est une menace de gueule entr'ouverte, étrangement

inexorable. La tempête de neige, c'est la tempête aveugle et muette. Quand elle a passé, souvent les

navires aussi sont aveugles, et les matelots muets.

Sortir d'un tel gouffre est malaisé.

On se tromperait pourtant de croire le naufrage absolument inévitable. Les pêcheurs danois de Disco et
du Balesin, les chercheurs de baleines noires, Hearn allant vers le détroit de Behring reconnaître

l'embouchure de la Rivière de la mine de cuivre, Hudson, Mackensie, Vancouver, Ross, Dumont

d'Urville, ont subi, au pôle même, les plus inclémentes bourrasques de neige, et s'en sont échappés,

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