bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - L'homme qui rit

présenter le cap au vent antérieur en recevant le vent actuel à tribord afin d'éviter les coups d'arrière et de
travers. Cette demi-prudence n'eût servi de rien en cas d'une saute de vent de bout en bout.

Une profonde rumeur soufflait dans la région inaccessible.

Le rugissement de l'abîme, rien n'est comparable a cela. C'est l'immense voix bestiale du monde. Ce que
nous appelons la matière, cet organisme insondable, cet amalgame d'énergies incommensurables où

parfois on distingue une quantit imperceptible d'intention qui fait frissonner, ce cosmos aveugle et

nocturne, ce Pan incompréhensible, a un cri, cri étrange, prolongé, obstiné, continu, qui est moins que la

parole et plus que le tonnerre. Ce cri, c'est l'ouragan. Les autres voix, chants, mélodies, clameurs, verbes,

sortent des nids, des couvées, des accouplements, des hyménées, des demeures; celle-ci, trombe, sort de

ce Rien qui est Tout. Les autres voix expriment l'âme de l'univers; celle-ci en exprime le monstre. C'est

l'informe, hurlant. C'est l'inarticulé parlé par l'indéfini. Chose pathétique et terrifiante. Ces rumeurs

dialoguent au-dessus et au delà de l'homme. Elles s'élèvent, s'abaissent, ondulent, déterminent des flots

de bruit, font toutes sortes de surprises farouches à l'esprit, tantôt éclatent tout près de notre oreille avec

une importunité de fanfare, tantôt ont l'enrouement rauque du lointain; brouhaha vertigineux qui

ressemble à un langage, et qui est un langage en effet; c'est l'effort que fait le monde pour parler, c'est le

bégaiement du prodige. Dans ce vagissement se manifeste confusément tout ce qu'endure, subit, souffre,

accepte et rejette l'énorme palpitation ténébreuse. Le plus souvent, cela déraisonne, cela semble un accès

de maladie chronique, et c'est plutôt de l'épilepsie répandue que de la force employée; on croit assister à

une chute du haut mal dans l'infini. Par moments, on entrevoit une revendication de l'élément, on ne sait

quelle velléité de reprise du chaos sur la création. Par moments, c'est une plainte, l'espace se lamente et

se justifie, c'est quelque chose comme la cause du monde plaidée; on croit deviner que l'univers est un

procès; on écoute, on tâche de saisir les raisons données, le pour et contre redoutable; tel gémissement de

l'ombre a la ténacité d'un syllogisme. Vaste trouble pour la pensée. La raison d'être des mythologies et

des polythéismes est là. A l'effroi de ces grands murmures s'ajoutent des profils surhumains sitôt

évanouis qu'aperçus, des euménides à peu près distinctes, des gorges de furies dessinées dans les nuages,

des chimères plutoniennes presque affirmées. Aucune horreur n'égale ces sanglots, ces rires, ces

souplesses du fracas, ces demandes et ces réponses indéchiffrables, ces appels à des auxiliaires inconnus.

L'homme ne sait que devenir en présence de cette incantation épouvantable. Il plie sous l'énigme de ces

intonations draconiennes. Quel sous-entendu y a-t-il? Que signifient-elles? qui menacent-elles? qui

supplient-elles? Il y a là comme un déchaînement. Vociférations de précipice précipice, de l'air à l'eau, du

vent au flot, de la pluie au rocher, du zénith au nadir, des astres aux écumes, la muselière du gouffre

défaite, tel est ce tumulte, compliqué d'on ne sait quel démêlé mystérieux avec les mauvaises

consciences,

La loquacité de la nuit n'est pas moins lugubre que son silence. On y sent la colère de l'ignoré.

La nuit est une présence. Présence de qui?

Du reste, entre la nuit et les ténèbres, il faut distinguer, Dans la nuit il y a l'absolu; il y a le multiple dans
les ténèbres. La grammaire, cette logique, n'admet pas de singulier pour les ténèbres. La nuit est une, les

ténèbres sont plusieurs.

Cette brume du mystère nocturne, c'est l'épars, le fugace, le croulant, le funeste. On ne sent plus la terre,
on sent l'autre réalité.

Dans l'ombre infinie et indéfinie, il y a quelque chose, ou quelqu'un, de vivant; mais ce qui est vivant là

< page précédente | 60 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.