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Victor Hugo - L'homme qui rit

- Pourquoi?

- Ceci est un souffle long de douze cents lieues.

- Aller contre ce vent-là! impossible.

- Le cap à l'ouest, te dis-je!

- J'essaierai. Mais malgré tout nous dévierons.

- C'est le danger.

- La brise nous chasse à l'est.

- Ne va pas à l'est.

- Pourquoi?

- Patron, sais-tu quel est aujourd'hui pour nous le nom de la mort?

- Non.

- La mort s'appelle l'est.

- Je gouvernerai à l'ouest.

Le docteur cette fois regarda le patron, et le regarda avec ce regard qui appuie comme pour enfoncer une
pensée dans un cerveau. Il s'était tourné tout entier vers le patron et il prononça ces paroles lentement,

syllabe à syllabe:

- Si cette nuit, quand nous serons au milieu de la mer, nous entendons le son d'une cloche, le navire est
perdu.

Le patron le considéra, stupéfait.

- Que voulez-vous dire?

Le docteur ne répondit pas. Son regard, un instant sorti, était maintenant rentré. Son oeil était redevenu
intérieur. Il ne sembla point percevoir la question étonnée du patron. Il n'était plus attentif qu'à ce qu'il

écoutait en lui-même. Ses lèvres articulèrent, comme machinalement, ces quelques mots bas comme un

murmure:

- Le moment est venu pour les âmes noires de se laver.

Le patron fit cette moue expressive qui rapproche du nez tout le bas du visage.

- C'est plutôt le fou que le sage, grommela-t-il.

Et il s'éloigna.

Cependant il mit le cap à l'ouest.

Mais le vent et la mer grossissaient.

V. HARDQUANONNE

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