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Victor Hugo - L'homme qui rit

III. LES HOMMES INQUIETS SUR LA MER INQUIÈTE

Deux hommes sur le navire étaient absorbés, ce vieillard et le patron de l'ourque, qu'il ne faut pas
confondre avec le chef de la bande; le patron était absorbé par la mer, le vieillard par le ciel. L'un ne

quittait pas des yeux la vague, l'autre attachait sa surveillance aux nuages. La conduite de l'eau était le

souci du patron; le vieillard semblait suspecter le zénith. Il guettait les astres par toutes les ouvertures de

la nuée.

C'était ce moment où il fait encore jour, et où quelques étoiles commencent à piquer faiblement le clair
du soir.

L'horizon était singulier. La brume y était diverse.

Il y avait plus de brouillard sur la terre, et plus de nuage sur la mer.

Avant même d'être sorti de Portland-Bay, le patron, préoccupé du flot, eut tout de suite une grande
minutie de manoeuvres. Il n'attendit pas qu'on eût décapé. Il passa en revue le trelingage, et s'assura que

la bridure des bas haubans était en bon état et appuyait bien les gambes de hune, précaution d'un homme

qui compte faire des témérités de vitesse.

L'ourque, c'était là son défaut, enfonçait d'une demi-vare par l'avant plus que par l'arrière.

Le patron passait à chaque instant du compas de route au compas de variation, visant par les deux
pinnules aux objets de la côte, afin de reconnaître l'aire de vent à laquelle ils répondaient. Ce fut d'abord

une brise de bouline qui se déclara; il n'en parut pas contrarié, bien qu'elle s'éloignât de cinq pointes du

vent de la route. Il tenait lui-même la barre le plus possible, paraissant ne se fier qu'à lui pour ne perdre

aucune force, l'effet du gouvernail s'entretenant par la rapidité du sillage.

La différence entre le vrai rumb et le rumb apparent étant d'autant plus grande que le vaisseau a plus de
vitesse, l'ourque semblait gagner vers l'origine du vent plus qu'elle ne faisait réellement. L'ourque n'avait

pas vent largue et n'allait pas au plus près, mais on ne connaît directement le vrai rumb que lorsqu'on va

vent arrière. Si l'on aperçoit dans les nuées de longues bandes qui aboutissent au même point de

l'horizon, ce point est l'origine du vent; mais ce soir-là il y avait plusieurs vents, et l'aire du rumb était

trouble; aussi le patron se méfiait des illusions du navire.

Il gouvernait à la fois timidement et hardiment, brassait au vent, veillait aux écarts subits, prenait garde
au lans, ne laissait pas arriver le bâtiment, observait la dérive, notait les petits chocs de la barre, avait

l'oeil à toutes les circonstances du mouvement, aux inégalités de vitesse du sillage, aux folles ventes, se

tenait constamment, de peur d'aventure, à quelque quart de vent de la côte qu'il longeait, et surtout

maintenait l'angle de la girouette avec la quille plus ouvert que l'angle de la voilure, le rumb de vent

indiqué par la boussole étant toujours douteux, à cause de la petitesse du compas de route. Sa prunelle,

imperturbablement baissée, examinait toutes les formes que prenait l'eau.

Une fois pourtant il leva les yeux vers l'espace et tâcha d'apercevoir les trois étoiles qui sont dans le
baudrier d'Orion; ces étoiles se nomment les trois Mages, et un vieux proverbe des anciens pilotes

espagnols dit: Qui voit les trois mages n'est pas loin du sauveur.

Ce coup d'oeil du patron au ciel coïncida avec cet apart grommelé à l'autre bout du navire par le vieillard:

- Nous ne voyons pas même la Claire des Gardes, ni l'astre Antarès, tout rouge qu'il est. Pas une étoile

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