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Victor Hugo - L'homme qui rit

et l'indigence est une ride. L'une était une basquaise des ports-secs; l'autre, la femme au gros rosaire, était
une irlandaise. Elles avaient l'air indifférent des misérables. Elles s'étaient en entrant accroupies l'une

près de l'autre sur des coffres au pied du mât. Elles causaient; l'irlandais et le basque, nous l'avons dit,

sont deux langues parentes. La basquaise avait les cheveux parfumés d'oignon et de basilic. Le patron de

l'ourque était basque guipuzcoan; un matelot était basque du versant nord des Pyrénées, l'autre était

basque du versant sud, c'est-à-dire de la même nation, quoique le premier fût français et le second

espagnol. Les basques ne reconnaissent point la patrie officielle. Mi madre se llama montaña,

«ma mère s'appelle la montagne», disait l'arriero Zalareus. Des cinq hommes accompagnant les deux

femmes, un était français languedocien, un était français provençal, un était génois, un, vieux, celui qui

avait le sombrero sans trou à pipe, paraissait allemand, le cinquième, le chef, était un basque landais de

Biscarosse. C'était lui qui, au moment où l'enfant allait entrer dans l'ourque, avait d'un coup de talon jeté

la passerelle à la mer. Cet homme, robuste, subit, rapide, couvert, on s'en souvient, de passementeries, de

pasquilles et de clinquants qui faisaient ses guenilles flamboyantes, ne pouvait tenir en place, se penchait,

se dressait, allait et venait sans cesse d'un bout du navire l'autre, comme inquiet entre ce qu'il venait de

faire et ce qui allait arriver.

Ce chef de la troupe et le patron de l'ourque, et les deux hommes d'équipage, basques tous quatre,
parlaient tantôt basque, tantôt espagnol, tantôt français, ces trois langues étant répandues sur les deux

revers des Pyrénées. Du reste, hormis les femmes, tous parlaient à peu près le français, qui était le fond

de l'argot de la bande. La langue française, dès cette époque, commençait être choisie par les peuples

comme intermédiaire entre l'excès de consonnes du nord et l'excès de voyelles du midi. En Europe le

commerce parlait français; le vol, aussi. On se souvient que Gibby, voleur de Londres, comprenait

Cartouche.

L'ourque, fine voilière, marchait bon train; pourtant dix personnes, plus les bagages, c'était beaucoup de
charge pour un si faible gabarit.

Ce sauvetage d'une bande par ce navire n'impliquait pas nécessairement l'affiliation de l'équipage du
navire à la bande. Il suffisait que le patron du navire fût un vascongado, et que le chef de la bande

en fût un autre. S'entr'aider est, dans cette race, un devoir, qui n'admet pas d'exception. Un basque, nous

venons de le dire, n'est ni espagnol, ni français, il est basque; et, toujours et partout, il doit sauver un

basque. Telle est la fraternité pyrénéenne.

Tout le temps que l'ourque fut dans le golfe, le ciel, bien que de mauvaise mine, ne parut point assez gâté
pour préoccuper les fugitifs. On se sauvait, on s'échappait, on était brutalement gai. L'un riait, l'autre

chantait. Ce rire était sec, mais libre; ce chant était bas, mais insouciant.

Le languedocien criait: caougagno! «Cocagne!» est le comble de la satisfaction narbonnaise.
C'était un demi-matelot, un naturel du village aquatique de Gruissan sur le versant sud de la Clappe,

marinier plutôt que marin, mais habitué à manoeuvrer les périssoires de l'étang de Bages et à tirer sur les

sables salés de Sainte-Lucie la traîne pleine de poisson. Il était de cette race qui se coiffe du bonnet

rouge, fait des signes de croix compliqués à l'espagnole, boit du vin de peau de bouc, tette l'outre, racle le

jambon, s'agenouille pour blasphémer, et implore son saint patron avec menaces: Grand saint,

accorde-moi ce que je te demande, ou je te jette une pierre à la tête, «ou t feg' un pic».

Il pouvait, au besoin, s'ajouter utilement à l'équipage. Le provençal, dans la cambuse, attisait sous une
marmite de fer un feu de tourbe, et faisait la soupe.

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