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Victor Hugo - L'homme qui rit

autour des pôles géographiques; quand ceux qui risquent leur vie voudront la risquer scientifiquement,
quand on naviguera sur de l'instabilité étudiée, quand le capitaine sera un météorologue, quand le pilote

sera un chimiste, alors bien des catastrophes seront évitées. La mer est magnétique autant qu'aquatique;

un océan de forces flotte, inconnu, dans l'océan des flots; à vau-l'eau, pourrait-on dire. Ne voir dans la

mer qu'une masse d'eau, c'est ne pas voir la mer; la mer est un va-et-vient de fluide autant qu'un flux et

reflux de liquide; les attractions la compliquent plus encore peut-être que les ouragans; l'adhésion

moléculaire, manifestée, entre autres phénomènes, par l'attraction capillaire, microscopique pour nous,

participe, dans l'océan, de la grandeur des étendues; et l'onde des effluves, tantôt aide, tantôt contrarie

l'onde des airs et l'onde des eaux. Qui ignore la loi électrique ignore la loi hydraulique; car l'une pénètre

l'autre. Pas d'étude plus ardue, il est vrai, ni plus obscure; elle touche à l'empirisme comme l'astronomie

touche à l'astrologie. Sans cette étude pourtant, pas de navigation.

Cela dit, passons.

Un des composés les plus redoutables de la mer, c'est la tourmente de neige. La tourmente de neige est
surtout magnétique. Le pôle la produit comme il produit l'aurore boréale; il est dans ce brouillard comme

il est dans cette lueur; et, dans le flocon de neige comme dans la strie de flamme, l'effluve est visible.

Les tourmentes sont les crises de nerfs et les accès de délire de la mer. La mer a ses migraines. On peut
assimiler les tempêtes aux maladies. Les unes sont mortelles, d'autres ne le sont point; on se tire de

celle-ci et non de celle-là. La bourrasque de neige passe pour être habituellement mortelle. Jarabija, un

des pilotes de Magellan, la qualifiait «une nuée sortie du mauvais côté du diable[1]».

[1] Una nube salida del malo lado del diabolo.

Surcouf disait: Il y a du trousse-galant dans cette tempête-là .

Les anciens navigateurs espagnols appelaient cette sorte de bourrasque la nevada au moment des
flocons, et la helada au moment des grêlons. Selon eux il tombait du ciel des chauves-souris avec

la neige.

Les tempêtes de neige sont propres aux latitudes polaires. Pourtant, parfois elles glissent, on pourrait
presque dire elles croulent, jusqu'à nos climats, tant la ruine est mêlée aux aventures de l'air.

La Matutina, on l'a vu, s'était, en quittant Portland, résolument engagée dans ce grand hasard
nocturne qu'une approche d'orage aggravait. Elle était entrée dans toute cette menace avec une sorte

d'audace tragique. Cependant, insistons-y, l'avertissement ne lui avait point manqué.

II. LES SILHOUETTES DU COMMENCEMENT FIXÉES

Tant que l'ourque fut dans le golfe de Portland, il y eut peu de mer; la lame était presque étale. Quel que
fût le brun de l'océan, il faisait encore clair dans le ciel. La brise mordait peu sur le bâtiment. L'ourque

longeait le plus possible la falaise qui lui était un bon paravent.

On était dix sur la petite felouque biscayenne, trois hommes d'équipage, et sept passagers, dont deux
femmes. A la lumière de la pleine mer, car dans le crépuscule le large refait le jour, toutes les figures

étaient maintenant visibles et nettes. On ne se cachait plus d'ailleurs, on ne se gênait plus, chacun

reprenait sa liberté d'allures, jetait son cri, montrait son visage, le départ étant une délivrance.

La bigarrure du groupe éclatait. Les femmes étaient sans âge; la vie errante fait des vieillesses précoces,

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