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Victor Hugo - L'homme qui rit

qui, depuis plus d'une heure déjà, était sur la mer, commençait à gagner la terre. Il envahissait lentement
les plaines. Il entrait obliquement par le nord-ouest dans le plateau de Portland.

LIVRE DEUXIÈME. L'OURQUE EN MER

I. LES LOIS QUI SONT HORS DE L'HOMME

La tempête de neige est une des choses inconnues de la mer. C'est le plus obscur des météores; obscur
dans tous les sens du mot. C'est un mélange de brouillard et de tourmente, et de nos jours on ne se rend

pas bien compte encore de ce phénomène. De là beaucoup de désastres.

On veut tout expliquer par le vent et par le flot. Or dans l'air il y a une force qui n'est pas le vent, et dans
l'eau il y a une force qui n'est pas le flot. Cette force, la même dans l'air et dans l'eau, c'est l'effluve. L'air

et l'eau sont deux masses liquides, à peu près identiques, et rentrant l'une dans l'autre par la condensation

et la dilatation, tellement que respirer c'est boire; l'effluve seul est fluide. Le vent et le flot ne sont que

des poussées; l'effluve est un courant. Le vent est visible par les nuées, le flot est visible par l'écume;

l'effluve est invisible. De temps en temps pourtant il dit: je suis là. Son Je suis là, c'est un coup de

tonnerre.

La tempête de neige offre un problème analogue au brouillard sec. Si l'éclaircissement de la callina des
espagnols et du quobar des éthiopiens est possible, à coup sûr, cet éclaircissement se fera par

l'observation attentive de l'effluve magnétique.

Sans l'effluve, une foule de faits demeurent énigmatiques. A la rigueur, les changements de vitesse du
vent, se modifiant dans la tempête de trois pieds par seconde à deux cent vingt pieds, motiveraient les

variantes de la vague allant de trois pouces, mer calme, à trente-six pieds, mer furieuse; à la rigueur,

l'horizontalité des souffles, même en bourrasque, fait comprendre comment une lame de trente pieds de

haut peut avoir quinze cents pieds de long; mais pourquoi les vagues du Pacifique sont-elles quatre fois

plus hautes près de l'Amérique que près de l'Asie, c'est-à-dire plus hautes à l'ouest qu'à l'est; pourquoi

est-ce le contraire dans l'Atlantique; pourquoi, sous l'équateur, est-ce le milieu de la mer qui est le plus

haut; d'où viennent ces déplacements de la tumeur de l'océan? c'est ce que l'effluve magnétique, combiné

avec la rotation terrestre et l'attraction sidérale, peut seul expliquer.

Ne faut-il pas cette complication mystérieuse pour rendre raison d'une oscillation du vent allant, par
exemple, par l'ouest, du sud-est au nord-est, puis revenant brusquement, par le même grand tour, du

nord-est au sud-est, de façon à faire en trente-six heures un prodigieux circuit de cinq cent soixante

degrés, ce qui fut le prodrome de la tempête de neige du 19 mars 1867?

Les vagues de tempête de l'Australie atteignent jusqu'à quatre vingts pieds de hauteur; cela tient au
voisinage du pôle. La tourmente en ces latitudes résulte moins du bouleversement des souffles que de la

continuité des décharges électriques sous-marines; en l'année 1866, le câble transatlantique a ét

régulièrement troublé dans sa fonction deux heures sur vingt-quatre, de midi à deux heures, par une sorte

de fièvre intermittente. De certaines compositions et décompositions de forces produisent les

phénomènes, et s'imposent aux calculs du marin à peine de naufrage. Le jour où la navigation, qui est une

routine, deviendra une mathémathique, le jour où l'on cherchera savoir, par exemple, pourquoi, dans nos

régions, les vents chauds viennent parfois du nord et les vents froids du midi, le jour o l'on comprendra

que les décroissances de température sont proportionnées aux profondeurs océaniques, le jour où l'on

aura présent à l'esprit que le globe est un gros aimant polarisé dans l'immensité, avec deux axes, un axe

de rotation et un axe d'effluves, s'entrecoupant au centre de la terre, et que les pôles magnétiques tournent

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