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Victor Hugo - L'homme qui rit

la neige, des taches roses qui étaient son sang.

Il ne reconnaissait rien. Il traversait le plateau de Portland du sud au nord, et il est probable que la bande
avec laquelle il était venu, évitant les rencontres, l'avait traversé de l'ouest l'est. Elle était

vraisemblablement partie, dans quelque barque de pêcheur ou de contrebandier, d'un point quelconque de

la côte d'Uggescombe, tel que Sainte-Catherine Chap, ou Swancry, pour aller à Portland retrouver

l'ourque qui l'attendait, et elle avait dû débarquer dans une des anses de Weston pour aller se rembarquer

dans une des criques d'Eston. Cette direction-l était coupée en croix par celle que suivait maintenant

l'enfant. Il était impossible qu'il reconnût son chemin.

Le plateau de Portland a çà et là de hautes ampoules ruinées brusquement par la côte et coupées à pic sur
la mer. L'enfant errant arriva sur un de ces points culminants, et s'y arrêta, espérant trouver plus

d'indications dans plus d'espace, cherchant à voir. Il avait devant lui, pour tout horizon, une vaste opacité

livide. Il l'examina avec attention, et, sous la fixit de son regard, elle devint moins indistincte. Au fond

d'un lointain pli de terrain, vers l'est, au bas de cette lividit opaque, sorte d'escarpement mouvant et blême

qui ressemblait une falaise de la nuit, rampaient et flottaient de vagues lambeaux noirs, espèces

d'arrachements diffus. Cette opacit blafarde, c'était du brouillard; ces lambeaux noirs, c'étaient des

fumées. Où il y a des fumées, il y a des hommes. L'enfant se dirigea de ce côté.

Il entrevoyait à quelque distance une descente, et au pied de la descente, parmi des configurations
informes de rochers que la brume estompait, une apparence de banc de sable ou de langue de terre reliant

probablement aux plaines de l'horizon le plateau qu'il venait de traverser. Il fallait évidemment passer par

là.

Il était arrivé en effet à l'isthme de Portland, alluvion diluvienne qu'on appelle Chess-Hill.

Il s'engagea sur le versant du plateau.

La pente était difficile et rude. C'était, avec moins d'âpret pourtant, le revers de l'ascension qu'il avait
faite pour sortir de la crique. Toute montée se solde par une descente. Après avoir grimpé, il dégringolait.

Il sautait d'un rocher à l'autre, au risque d'une entorse, au risque d'un écroulement dans la profondeur
indistincte. Pour se retenir dans les glissements de la roche et de la glace, il prenait à poignées les

longues lanières des landes et des ajoncs pleins d'épines, et toutes ces pointes lui entraient dans les

doigts. Par instants, il trouvait un peu de rampe douce, et descendait en reprenant haleine, puis

l'escarpement se refaisait, et pour chaque pas il fallait un expédient. Dans les descentes de précipice,

chaque mouvement est la solution d'un problème. Il faut être adroit sous peine de mort. Ces problèmes,

l'enfant les résolvait avec un instinct dont un singe eût pris note et une science qu'un saltimbanque eût

admirée. La descente était abrupte et longue, Il en venait à bout néanmoins.

Peu à peu, il approchait de l'instant où il prendrait terre sur l'isthme entrevu.

Par intervalles, tout en bondissant ou en dévalant de rocher en rocher, il prêtait l'oreille, avec un
dressement de daim attentif. Il écoutait au loin, à sa gauche, un bruit vaste et faible, pareil à un profond

chant de clairon. Il y avait dans l'air en effet un remuement de souffles précédant cet effrayant vent

boréal, qu'on entend venir du pôle comme une arrivée de trompettes. En même temps, l'enfant sentait par

moments sur son front, sur ses yeux, sur ses joues, quelque chose qui ressemblait à des paumes de mains

froides se posant sur son visage. C'étaient de larges flocons glacés, ensemencés d'abord mollement dans

l'espace, puis tourbillonnant, et annonçant l'orage de neige. L'enfant en était couvert. L'orage de neige

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