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Victor Hugo - L'homme qui rit

L'enfant poursuivit son chemin.

Maintenant il ne courait plus, il marchait. Dire que cette rencontre d'un mort l'avait fait un homme, ce
serait limiter l'impression multiple et confuse qu'il subissait. Il y avait dans cette impression beaucoup

plus et beaucoup moins. Ce gibet, fort trouble dans ce rudiment de compréhension qui était sa pensée,

restait pour lui une apparition. Seulement, une terreur domptée étant un affermissement, il se sentit plus

fort. S'il eût été d'âge à se sonder, il eût trouvé en lui mille autres commencements de méditation, mais la

réflexion des enfants est informe, et tout au plus sentent-ils l'arrière-goût amer de cette chose obscure

pour eux que l'homme plus tard appelle l'indignation.

Ajoutons que l'enfant a ce don d'accepter très vite la fin d'une sensation. Les contours lointains et fuyants,
qui font l'amplitude des choses douloureuses, lui échappent. L'enfant est défendu par sa limite, qui est la

faiblesse, contre les émotions trop complexes. Il voit le fait, et peu de chose à côté. La difficulté de se

contenter des idées partielles n'existe pas pour l'enfant. Le procès de la vie ne s'instruit que plus tard,

quand l'expérience arrive avec son dossier. Alors il y a confrontation des groupes de faits rencontrés,

l'intelligence renseignée et grandie compare, les souvenirs du jeune âge reparaissent sous les passions

comme le palimpseste sous les ratures, ces souvenirs sont des points d'appui pour la logique, et ce qui

était vision dans le cerveau de l'enfant devient syllogisme dans le cerveau de l'homme. Du reste

l'expérience est diverse, et tourne bien ou mal selon les natures. Les bons mûrissent. Les mauvais

pourrissent.

L'enfant avait bien couru un quart de lieue, et marché un autre quart de lieue. Tout à coup il sentit que
son estomac le tiraillait. Une pensée, qui tout de suite éclipsa la hideuse apparition de la colline, lui vint

violemment: manger. Il y a dans l'homme une bête, heureusement; elle le ramène à la réalité.

Mais quoi manger? mais où manger? mais comment manger?

Il tâta ses poches. Machinalement, car il savait bien qu'elles étaient vides.

Puis il hâta le pas. Sans savoir où il allait, il hâta le pas vers le logis possible.

Cette foi à l'auberge fait partie des racines de la providence dans l'homme.

Croire à un gîte, c'est croire en Dieu.

Du reste, dans cette plaine de neige, rien qui ressemblât à un toit.

L'enfant marchait, la lande continuait, nue à perte de vue.

Il n'y avait jamais eu sur ce plateau d'habitation humaine. C'est au bas de la falaise, dans des trous de
roche, que logeaient jadis, faute de bois pour bâtir des cabanes, les anciens habitants primitifs, qui

avaient pour arme une fronde, pour chauffage la fiente de boeuf séchée, pour religion l'idole Heil debout

dans une clairière à Dorchester, et pour industrie la pêche de ce faux corail gris que les gallois appelaient

plin et les grecs isidis plocamos.

L'enfant s'orientait du mieux qu'il pouvait. Toute la destinée est un carrefour, le choix des directions est
redoutable, ce petit être avait de bonne heure l'option entre les chances obscures. Il avançait cependant;

mais, quoique ses jarrets semblassent d'acier, il commençait à se fatiguer. Pas de sentiers dans cette

plaine; s'il y en avait, la neige les avait effacés. D'instinct, il continuait à dévier vers l'est. Des pierres

tranchantes lui avaient écorché les talons. S'il eût fait jour, on eût pu voir, dans les traces qu'il laissait sur

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