bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - L'homme qui rit

suivis de retours furieux. Effrayant supplice continuant après la vie. Les oiseaux semblaient frénétiques.
Les soupiraux de l'enfer doivent donner passage des essaims pareils. Coups d'ongle, coups de bec,

croassements, arrachements de lambeaux qui n'étaient plus de la chair, craquements de la potence,

froissements du squelette, cliquetis des ferrailles, cris de la rafale, tumulte, pas de lutte plus lugubre. Une

lémure contre des démons. Sorte de combat spectre.

Parfois, la bise redoublant, le pendu pivotait sur lui-même, faisait face à l'essaim de tous les côtés à la
fois, paraissait vouloir courir après les oiseaux, et l'on eût dit que ses dents tâchaient de mordre. Il avait le

vent pour lui et la chaîne contre lui, comme si les dieux noirs s'en mêlaient. L'ouragan était de la bataille.

Le mort se tordait, la troupe d'oiseaux roulait sur lui en spirale. C'était un tournoiement dans un

tourbillon.

On entendait en bas un grondement immense, qui était la mer.

L'enfant voyait ce rêve. Subitement il se mit à trembler de tous ses membres, un frisson ruissela le long
de son corps, il chancela, tressaillit, faillit tomber, se retourna, pressa son front de ses deux mains,

comme si le front était un point d'appui, et, hagard, les cheveux au vent, descendant la colline grands pas,

les yeux fermés, presque fantôme lui-même, il prit la fuite, laissant derrière lui ce tourment dans la nuit.

VII. LA POINTE NORD DE PORTLAND

Il courut jusqu'à essoufflement, au hasard, éperdu, dans la neige, dans la plaine, dans l'espace. Cette fuite
le réchauffa. Il en avait besoin. Sans cette course et sans cette épouvante, il était mort.

Quand l'haleine lui manqua, il s'arrêta. Mais il n'osa point regarder en arrière. Il lui semblait que les
oiseaux devaient le poursuivre, que le mort devait avoir dénoué sa chaîne et était probablement en

marche du même côté que lui, et que sans doute le gibet lui-même descendait la colline, courant après le

mort. Il avait peur de voir cela, s'il se retournait.

Lorsqu'il eut repris un peu haleine, il se remit à fuir.

Se rendre compte des faits n'est point de l'enfance. Il percevait des impressions à travers le grossissement
de l'effroi, mais sans les lier dans son esprit et sans conclure. Il allait n'importe où ni comment; il courait

avec l'angoisse et la difficulté du songe. Depuis près de trois heures qu'il était abandonné, sa marche en

avant, tout en restant vague, avait changé de but; auparavant il était en quête, à présent il était en fuite. Il

n'avait plus faim, ni froid; il avait peur. Un instinct avait remplacé l'autre. Échapper était maintenant

toute sa pensée. Échapper à quoi? à tout. La vie lui apparaissait de toutes parts autour de lui comme une

muraille horrible. S'il eût pu s'évader des choses, il l'eût fait.

Mais les enfants ne connaissent point ce bris de prison qu'on nomme le suicide.

Il courait.

Il courut ainsi un temps indéterminé. Mais l'haleine s'épuise, la peur s'épuise aussi.

Tout à coup, comme saisi d'un soudain accès d'énergie et d'intelligence, il s'arrêta, on eût dit qu'il avait
honte de se sauver; il se roidit, frappa du pied, dressa résolument la tête, et se retourna.

Il n'y avait plus ni colline, ni gibet, ni vol de corbeaux.

Le brouillard avait repris possession de l'horizon.

< page précédente | 38 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.