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Victor Hugo - L'homme qui rit

refroidissement, avait assez nettement peur. La chaîne, à chaque oscillation, grinçait avec une régularité
hideuse. Elle avait l'air de reprendre haleine, puis recommençait. Ce grincement imitait un chant de

cigale.

Les approches d'une bourrasque produisent de subites enflures du vent. Brusquement la brise devint bise.
L'oscillation du cadavre s'accentua lugubrement. Ce ne fut plus du balancement, ce fut de la secousse. La

chaîne, qui grinçait, cria.

Il sembla que ce cri était entendu. Si c'était un appel, il fut obéi. Du fond de l'horizon, un grand bruit
accourut.

C'était un bruit d'ailes.

Un incident survenait, l'orageux incident des cimetières et des solitudes, l'arrivée d'une troupe de
corbeaux.

Des taches noires volantes piquèrent le nuage, percèrent la brume, grossirent, approchèrent,
s'amalgamèrent, s'épaissirent, se hâtant vers la colline, poussant des cris. C'était comme la venue d'une

légion. Cette vermine ailée des ténèbres s'abattit sur le gibet.

L'enfant, effaré, recula.

Les essaims obéissent à des commandements. Les corbeaux s'étaient groupés sur la potence. Pas un
n'était sur le cadavre. Ils se parlaient entre eux. Le croassement est affreux. Hurler, siffler, rugir, c'est de

la vie; le croassement est une acceptation satisfaite de la putréfaction. On croit entendre le bruit que fait

le silence du sépulcre en se brisant. Le croassement est une voix dans laquelle il y a de la nuit. L'enfant

était glacé.

Plus encore par l'épouvante que par le froid.

Les corbeaux se turent. Un d'eux sauta sur le squelette. Ce fut un signal. Tous se précipitèrent, il y eut
une nuée d'ailes, puis toutes les plumes se refermèrent, et le pendu disparut sous un fourmillement

d'ampoules noires remuant dans l'obscurité. En ce moment, le mort se secoua.

Était-ce lui? Était-ce le vent? Il eut un bond effroyable. L'ouragan, qui s'élevait, lui venait en aide. Le
fantôme entra en convulsion. C'était la rafale, déjà soufflant à pleins poumons, qui s'emparait de lui, et

qui l'agitait dans tous les sens. Il devint horrible. Il se mit à se démener. Pantin épouvantable, ayant pour

ficelle la chaîne d'un gibet. Quelque parodiste de l'ombre avait saisi son fil et jouait de cette momie. Elle

tourna et sauta comme prête à se disloquer. Les oiseaux, effrayés, s'envolèrent. Ce fut comme un

rejaillissement de toutes ces bêtes infâmes. Puis ils revinrent. Alors une lutte commença.

Le mort sembla pris d'une vie monstrueuse. Les souffles le soulevaient comme s'ils allaient l'emporter;
on eût dit qu'il se débattait et qu'il faisait effort pour s'évader; son carcan le retenait. Les oiseaux

répercutaient tous ses mouvements, reculant, puis se ruant, effarouchés et acharnés. D'un côté, une

étrange fuite essayée; de l'autre, la poursuite d'un enchaîné. Le mort, poussé par tous les spasmes de la

bise, avait des soubresauts, des chocs, des accès de colère, allait, venait, montait, tombait, refoulant

l'essaim éparpillé. Le mort était massue, l'essaim était poussière. La féroce volée assaillante ne lâchait

pas prise et s'opiniâtrait. Le mort, comme saisi de folie sous cette meute de becs, multipliait dans le vide

ses frappements aveugles semblables aux coups d'une pierre liée à une fronde. Par moments il avait sur

lui toutes les griffes et toutes les ailes, puis rien; c'étaient des évanouissements de la horde, tout de suite

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