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Victor Hugo - L'homme qui rit
Le loup n'aboya pas.
Une sueur glacée perla sur son front.
Il jeta les yeux autour de lui. La nuit était épaisse, mais il y avait assez d'étoiles pour que le champ de foire fût distinct. Il vit une chose lugubre, l'évanouissement de tout. Il n'y avait plus une seule baraque sur le bowling-green. Le circus n'y était plus. Pas une tente. Pas un tréteau. Pas un chariot. Ce vagabondage aux mille vacarmes qui avait fourmillé là avait fait place à on ne sait quelle farouche noirceur vide. Tout s'en était allé.
La folie de l'anxiété le prit. Qu'est-ce que cela voulait dire? Qu'était-il donc arrivé? Est-ce qu'il n'y avait plus personne? Est-ce que sa vie se serait écroulée derrière lui? Qu'est-ce qu'on leur avait fait, à tous? Ah! mon Dieu! Il se rua comme une tempête sur la maison. Il frappa à la porte bâtarde, à la porte cochère, aux fenêtres, aux volets, aux murs, des poings et des pieds, furieux d'effroi et d'angoisse. Il appela Nicless, Govicum, Fibi, Vinos, Ursus, Homo. Toutes les clameurs, tous les bruits, il les jeta sur cette muraille. Par instants il s'interrompait et écoutait, la maison restait muette et morte. Alors, exaspéré, il recommençait. Chocs, frappements, cris, roulements de coups faisant écho partout. On eût dit le tonnerre essayant de réveiller le sépulcre.
A un certain degré d'épouvanté, on devient terrible. Qui craint tout, ne craint plus rien. On donne des coups de pied au sphinx. On rudoie l'inconnu. Il renouvela le tumulte sous toutes les formes possibles, s'arrêtant, reprenant, inépuisable en cris et en appels, donnant l'assaut à ce tragique silence.
Il appela cent fois tous ceux qui pouvaient être là, et cria tous les noms, excepté Dea. Précaution, obscure pour lui-même, dont il avait encore l'instinct dans son égarement.
Les cris et les appels épuisés, restait l'escalade. Il se dit: Il faut entrer dans la maison. Mais comment? Il cassa une vitre du réduit de Govicum, y fourra son poing en se déchirant la chair, tira le verrou du châssis et ouvrit la lucarne. Il s'aperçut que son épée allait le gêner; il l'arracha avec colère, fourreau, lame et ceinturon, et la jeta sur le pavé. Puis il se hissa aux reliefs de la muraille, et, bien que la lucarne fût étroite, il put y passer. Il pénétra dans l'inn. Le lit de Govicum, vaguement visible, était dans le réduit, mais Govicum n'y était pas. Pour que Govicum ne fût pas dans son lit, il fallait évidemment que Nicless ne fût pas dans le sien. Toute la maison était noire. On sentait dans cet intérieur ténébreux l'immobilité mystérieuse du vide, et cette vague horreur qui signifie: Il n'y a personne. Gwynplaine, convulsif, traversa la salle basse, se cogna aux tables, piétina sur les vaisselles, renversa les bancs, culbuta les brocs, enjamba les meubles, alla à la porte donnant sur la cour, et la défonça d'un coup de genou qui fit sauter le loquet. La porte tourna sur ses gonds. Il regarda dans la cour. La Green-Box n'y était plus.
II. RÉSIDU
Gwynplaine sortit de la maison, et se mit à explorer dans tous les sens le Tarrinzeau-fleld; il alla partout où, la veille, on voyait un tréteau, une tente, ou une cahute. Il n'y avait plus rien. Il frappa aux échoppes, quoique sachant très bien qu'elles étaient inhabitées. Il cogna à tout ce qui ressemblait à une fenêtre, ou à une porte. Pas une voix ne sortit de cette obscurité. Quelque chose comme la mort était venu là.
La fourmilière avait été écrasée. Visiblement une mesure de police avait été prise. Il y avait eu ce qu'on appellerait de nos jours une razzia. Le Tarrinzeau-field était plus que désert, il était désolé, et l'on y sentait dans tous les recoins le grattement d'une griffe féroce. On avait pour ainsi dire retourné les poches de ce misérable champ de foire, et tout vidé.
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