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Victor Hugo - L'homme qui rit

Il vint tout près, hardi et frémissant, faire une reconnaissance du fantôme.

Parvenu sous le gibet, il leva la tête et examina.

Le fantôme était goudronné. Il luisait ça et là. L'enfant distinguait la face. Elle était enduite de bitume, et
ce masque qui semblait visqueux et gluant se modelait dans les reflets de la nuit. L'enfant voyait la

bouche qui était un trou, le nez qui était un trou, et les yeux qui étaient des trous. Le corps était

enveloppé et comme ficelé dans une grosse toile imbibée de naphte. La toile s'était moisie et rompue. Un

genou passait travers. Une crevasse laissait voir les côtes. Quelques parties étaient cadavre, d'autres

squelette. Le visage était couleur de terre; des limaces, qui avaient erré dessus, y avaient laissé de vagues

rubans d'argent. La toile, collée aux os, offrait des reliefs comme une robe de statue. Le crâne, fêlé et

fendu, avait l'hiatus d'un fruit pourri. Les dents étaient demeurées humaines, elles avaient conservé le

rire. Un reste de cri semblait bruire dans la bouche ouverte. Il y avait quelques poils de barbe sur les

joues. La tête, penchée, avait un air d'attention.

On avait fait récemment des réparations. Le visage était goudronné de frais, ainsi que le genou qui sortait
de la toile, et les côtes. En bas les pieds passaient.

Juste dessous, dans l'herbe, on voyait deux souliers, devenus informes dans la neige et sous les pluies.
Ces souliers étaient tombés de ce mort.

L'enfant, pieds nus, regarda ces souliers.

Le vent, de plus en plus inquiétant, avait de ces interruptions qui font partie des apprêts d'une tempête; il
avait tout à fait cessé depuis quelques instants. Le cadavre ne bougeait plus. La chaîne avait l'immobilité

du fil à plomb.

Comme tous les nouveaux venus dans la vie, et en tenant compte de la pression spéciale de sa destinée,
l'enfant avait sans nul doute en lui cet éveil d'idées propre aux jeunes années, qui tâche d'ouvrir le

cerveau et qui ressemble aux coups de bec de l'oiseau dans l'oeuf; mais tout ce qu'il y avait dans sa petite

conscience en ce moment se résolvait en stupeur. L'excès de sensation, c'est l'effet du trop d'huile, arrive

à l'étouffement de la pensée. Un homme se fût fait des questions, l'enfant ne s'en faisait pas; il regardait.

Le goudron donnait à cette face un aspect mouillé. Des gouttes de bitume figées dans ce qui avait été les
yeux ressemblaient des larmes. Du reste, grâce à ce bitume, le dégât de la mort était visiblement ralenti,

sinon annulé, et réduit au moins de délabrement possible. Ce que l'enfant avait devant lui était une chose

dont on avait soin. Cet homme était évidemment précieux. On n'avait pas tenu à le garder vivant, mais on

tenait à le conserver mort.

Le gibet était vieux, vermoulu, quoique solide, et servait depuis de longues années.

C'était un usage immémorial en Angleterre de goudronner les contrebandiers. On les pendait au bord de
la mer, on les enduisait de bitume, et on les laissait accrochés; les exemples veulent le plein air, et les

exemples goudronnés se conservent mieux. Ce goudron était de l'humanité. On pouvait de cette manière

renouveler les pendus moins souvent. On mettait des potences de distance en distance sur la côte comme

de nos jours des réverbères. Le pendu tenait lieu de lanterne. Il éclairait, à sa façon, ses camarades les

contrebandiers. Les contrebandiers, de loin, en mer, apercevaient les gibets. En voilà un, premier

avertissement; puis un autre, deuxième avertissement. Cela n'empêchait point la contrebande; mais

l'ordre se compose de ces choses-là. Cette mode a duré en Angleterre jusqu'au commencement de ce

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